
À Libreville, le président veut éteindre des décennies de coupures d’eau et de délestages en démantelant la SEEG. Au même moment, il érige la transformation locale des matières premières en doctrine. Deux promesses de souveraineté, sous la contrainte d’un budget tendu et d’un FMI attentif.
À Libreville, la promesse tient en un mot que les Gabonais répètent depuis des années avec lassitude: le courant. Coupures d’eau, délestages électriques, factures contestées, la Société d’énergie et d’eau du Gabon est devenue le symbole d’un service public à bout de souffle. En juin 2026, Brice Clotaire Oligui Nguema a décidé de trancher dans le vif. Le président a acté la scission de l’entreprise, séparant durablement la distribution de l’eau de celle de l’électricité, au terme d’un discours sur l’état de la Nation qui a fixé le cap de sa jeune Cinquième République.
Le geste dépasse la réorganisation administrative. Près de trois ans après le coup d’État qui a renversé Ali Bongo, et un an après l’élection qui l’a installé au palais, Oligui Nguema cherche à incarner la rupture par les résultats. Il a fait de 2026 « l’année de la rigueur, de la vérité et des résultats » et martelé une doctrine: « transformer localement pour créer la richesse nationale ». Manganèse, fer, bois, pétrole, gaz, le Gabon entend cesser d’exporter ses matières premières à l’état brut pour les valoriser sur son sol. L’ambition est souverainiste; le contexte, lui, est austère.
La réforme de la SEEG illustre la méthode. Plutôt que de recapitaliser une entreprise jugée incapable de mener deux métiers à la fois, l’exécutif veut créer des structures spécialisées, mieux armées pour investir, entretenir les réseaux et rendre des comptes. Le calendrier est resserré: audit technique et financier, définition des périmètres et transfert des actifs en 2026, lancement officiel des deux sociétés autonomes en 2027. Sur le papier, la logique séduit. Dans les faits, elle rouvre un dossier explosif. Au Parlement, des voix issues de la majorité elle-même rappellent que près de mille milliards de francs CFA ont déjà été engloutis dans le secteur sans éteindre les délestages. Scinder ne garantit pas de produire davantage de mégawatts.
L’histoire de la SEEG résume celle d’un pays riche incapable de s’éclairer. Longtemps confiée à des opérateurs privés étrangers avant d’être reprise en main par l’État, l’entreprise a accumulé les déficits, les impayés croisés avec la puissance publique et les investissements sans effet visible sur la qualité du service. Libreville et ses environs concentrent l’essentiel de la demande, tandis que l’intérieur reste mal desservi. Pour un Gabon qui veut transformer son manganèse et son bois sur place, l’électricité n’est pas un confort mais le nerf de la guerre industrielle: aucune usine ne tourne sans courant fiable et abordable.
La doctrine de transformation locale se heurte à la même tension entre intention et moyens. Valoriser le manganèse ou le bois suppose des usines, de l’énergie bon marché et des capitaux, c’est-à-dire précisément ce dont le pays manque. Comment industrialiser une économie quand l’électricité y est rare et chère, et que la première entreprise du secteur entre en chantier de restructuration? Le pari gabonais consiste à mener de front la réparation des services de base et la montée en gamme industrielle, deux chantiers qui se disputent les mêmes ressources rares.
Or la contrainte budgétaire est réelle. Le discours présidentiel a reconnu la baisse des recettes, le ralentissement de la croissance, la réduction des investissements publics et la hausse du service de la dette, sur fond de discussions engagées avec le Fonds monétaire international. Pour boucler ses comptes, l’État a multiplié les mesures impopulaires: taxe forfaitaire d’habitation, généralisation des parkings payants et des péages, réforme du secteur des jeux de hasard, suppression d’exonérations. Conscient du risque social, Oligui Nguema a tenu à rassurer: « Il n’y aura pas de plan d’austérité, soyez-en rassurés. » La formule cherche à conjurer le spectre d’une rigueur qui frapperait les ménages au moment où on leur demande de la patience.
Le pari s’inscrit dans une urgence structurelle. La production pétrolière gabonaise décline depuis des années, et la rente qui finançait l’État et ses importations s’érode à mesure que les champs vieillissent. Diversifier n’est donc pas une option idéologique mais une nécessité arithmétique: sans nouvelles sources de valeur, le pays s’expose à un décrochage durable de ses recettes. La transformation locale et la remise en ordre des services publics visent le même horizon, bâtir une économie qui ne vive plus seulement de ce qu’elle extrait. Encore faut-il que les délais tiennent et que les capitaux suivent.
Le pari est politique autant qu’économique. En s’attaquant à la SEEG, le président touche au plus concret des griefs gabonais et s’expose à un verdict facile à vérifier: la lumière s’allume, ou elle ne s’allume pas. En proclamant la transformation locale, il promet une émancipation dont les effets ne se mesureront pas avant des années. Entre le court terme du courant rétabli et le long terme de l’industrialisation, la patience de l’opinion n’est pas acquise. La rente pétrolière, qui a longtemps acheté la paix sociale, se contracte précisément quand l’État en aurait le plus besoin pour financer sa promesse.
En définitive, la scission de la SEEG n’est pas qu’un organigramme remanié; elle teste la capacité d’un régime né d’un putsch à se légitimer par l’efficacité. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas gabonais, est celle de savoir si un État peut réparer ses services publics défaillants et industrialiser sa rente en même temps, sans argent frais et sous l’œil d’un Fonds monétaire attentif. Oligui Nguema a choisi de tout mener à la fois. C’est le courage de sa méthode, et son principal facteur de risque.















