
Vingt-cinq ans d’existence, pas un scrutin sans polémique. Le 6 mai 2026, le Conseil des ministres ivoirien a dissous la Commission électorale indépendante sans nommer de mécanisme de remplacement. La Côte d’Ivoire entre dans un vide institutionnel inédit, à quelques mois de législatives que l’opposition aborde déjà en position de faiblesse.
Abidjan, mercredi 6 mai 2026, palais présidentiel du Plateau. Le Conseil des ministres, présidé par Alassane Ouattara, expédie en quelques lignes une décision que vingt-cinq ans de crises électorales n’avaient pas produite : la dissolution pure et simple de la Commission électorale indépendante. Le porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, se contente d’évoquer les « réserves exprimées » autour de l’institution. Pas de calendrier pour la suite, pas de structure de remplacement esquissée, pas de concertation annoncée avec l’opposition. Un quart de siècle de gouvernance électorale, aussi imparfaite fût-elle, balayé en un communiqué de fin de séance.
La CEI, créée en 2001 dans la foulée du retour au pluralisme après le coup d’État de Robert Guéï, devait incarner l’arbitre neutre d’un pays fracturé par une décennie de turbulences politiques et militaires. En pratique, chaque recomposition de sa direction a donné lieu à un bras de fer entre pouvoir et opposition sur la répartition des sièges. Sa composition, jugée structurellement favorable au camp présidentiel, a nourri des contestations à chaque cycle électoral. En 2010, le refus de Laurent Gbagbo de reconnaître les résultats proclamés par la CEI a déclenché cinq mois de violences et près de 3 000 morts. En 2020, la candidature controversée d’Ouattara pour un troisième mandat, validée par la même CEI, avait déjà fissuré le vernis institutionnel. En octobre 2025, sa réélection avec 89,4 % des suffrages, après l’exclusion de plusieurs candidats de l’opposition, a achevé de vider l’institution de toute crédibilité résiduelle aux yeux d’une large part de la classe politique.
La dissolution du 6 mai ne constitue pas une rupture avec cette trajectoire. Elle en est l’aboutissement logique. Trois lignes de lecture permettent de décrypter ce que cette manoeuvre révèle du fonctionnement du système Ouattara dans sa phase tardive.
La temporalité, d’abord, est chirurgicale. Les législatives sont prévues d’ici la fin 2026 ou le début 2027. Dissoudre la CEI maintenant, c’est s’assurer que le cadre électoral sera intégralement redessiné par l’exécutif, sans contrepoids institutionnel opérationnel ni calendrier contraignant. L’opposition, déjà laminée par les exclusions de la présidentielle de 2025 et l’emprisonnement ou l’exil de plusieurs de ses figures, perd son dernier levier de pression procédurale. Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), le Front populaire ivoirien (FPI) et les formations indépendantes se retrouvent face à un vide : pas de commission pour arbitrer les candidatures, pas d’organe pour superviser le redécoupage des circonscriptions, pas d’interlocuteur pour négocier les conditions du scrutin. Le gouvernement promet un « nouveau mécanisme », mais Amadou Coulibaly a lui-même concédé ne pas pouvoir « dire à ce stade ce que sera ce nouveau mécanisme, qui sera certainement discuté et mis en place au niveau du gouvernement ».
Le recyclage du président sortant de la CEI éclaire ensuite la logique interne du pouvoir. Le lendemain de la dissolution, le 7 mai, la présidence a nommé Ibrahime Kuibiert Coulibaly à la tête du Conseil d’État, la plus haute juridiction administrative du pays. L’homme qui présidait la commission électorale se retrouve donc à la tête de l’instance qui pourrait être amenée à trancher les contentieux électoraux à venir. Ce mouvement n’est pas une sanction pour mauvaise gestion, c’est une promotion pour loyauté de service. Le signal envoyé à la classe politique ivoirienne ne souffre aucune ambiguïté : l’appareil d’État récompense ses serviteurs, et la fonction importe moins que l’allégeance au réseau présidentiel.
Cette dissolution s’inscrit enfin dans une tendance régionale qui dépasse largement le seul cas ivoirien. En Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, déjà amputée par les départs du Mali, du Burkina Faso et du Niger vers l’Alliance des États du Sahel, peine à imposer des standards électoraux minimaux à ses propres membres restants. Le Ghana de John Mahama, longtemps cité en modèle, a lui-même traversé des tensions autour de sa commission électorale en 2024. Le Sénégal de Bassirou Diomaye Faye reconstruit laborieusement ses institutions de contrôle après les dérives de la fin de l’ère Macky Sall. La Côte d’Ivoire, première économie de l’UEMOA avec un PIB de 85 milliards de dollars en parité de pouvoir d’achat et pilier diplomatique du golfe de Guinée, choisit de supprimer l’arbitre plutôt que de le réformer. Le précédent est d’autant plus corrosif que la sous-région ne dispose d’aucun mécanisme contraignant pour sanctionner un recul démocratique conduit dans les formes légales, à l’abri du vocabulaire rassurant de la « refonte » et de la « modernisation ».
La question qui s’ouvre n’est donc pas celle de la démocratie ivoirienne en abstracto. Elle est très concrète : quel organe validera les candidatures aux prochaines législatives ? Selon quelles règles le découpage des circonscriptions sera-t-il arrêté ? L’opposition participera-t-elle à un scrutin dont elle ne maîtrise ni l’architecture ni l’arbitrage, ou choisira-t-elle le boycott, avec le risque de se marginaliser davantage encore ? La Côte d’Ivoire a connu, en 2010, le prix d’une élection dont les résultats sont contestés par les armes. En 2026, Ouattara semble parier qu’il peut se passer de l’arbitre sans que personne ne conteste le match. Ce pari repose sur un rapport de force aujourd’hui favorable. Reste à savoir combien de temps un rapport de force, dans cette sous-région, tient lieu d’institution.















