
Avec 97 sièges, le PAM arrive en tête des législatives marocaines et devance nettement le RNI d’Aziz Akhannouch, qui tombe de 102 à 66 députés. L’Istiqlal suit avec 65 élus, tandis que le PJD signe un retour spectaculaire avec 54 sièges. Mais avec seulement 38,08 % de participation, le scrutin du 23 septembre révèle aussi l’ampleur de la défiance envers la politique institutionnelle.
Par Karim Benyahia
À 3 h 30 passées, jeudi 24 septembre, le verdict est finalement tombé. Le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, a annoncé les résultats provisoires complets des élections législatives : le Parti authenticité et modernité (PAM) arrive en tête avec 97 sièges sur les 395 que compte la Chambre des représentants. Derrière lui, le Rassemblement national des indépendants (RNI) obtient 66 sièges, talonné par l’Istiqlal avec 65 élus. Le Parti de la justice et du développement (PJD) complète le quatuor de tête avec 54 sièges.
Le reste de l’hémicycle se partage entre le Mouvement populaire (29 sièges), l’USFP (26), le PPS (19), l’Union constitutionnelle (17), le Mouvement démocratique et social et l’Alliance de la gauche (8 chacun), le Front des forces démocratiques et le Parti de l’équité (2 chacun), tandis que le Parti des néo-démocrates et le Parti de l’unité et de la démocratie obtiennent chacun un siège. Ces résultats demeurent provisoires et restent soumis aux procédures et recours prévus par la législation électorale.
Le résultat marque d’abord un net recul du RNI. Grand vainqueur de 2021 avec 102 députés, le parti qui a dirigé le gouvernement pendant cinq ans perd 36 sièges et cède la première place au PAM. Il conserve néanmoins 66 députés et termine deuxième, à seulement un siège de l’Istiqlal. Le PAM, de son côté, passe de 86 sièges en 2021 à 97 aujourd’hui et devient ainsi la première force de la Chambre.
Le vote s’est surtout tenu dans un contexte de faible mobilisation. Selon les chiffres communiqués par le ministre de l’Intérieur lors de l’annonce des résultats, la participation s’est établie à 38,08 %, soit près de six millions d’électeurs. Elle atteignait 50,86 % en 2021 et 42,27 % en 2016. La comparaison avec 2021 doit cependant être nuancée : cette année-là, législatives, communales et régionales avaient été organisées simultanément, les scrutins locaux contribuant traditionnellement à mobiliser davantage les électeurs.
Cette abstention constitue l’autre résultat majeur du scrutin. La campagne n’a pas réussi à remobiliser une large partie du corps électoral, notamment les plus jeunes. Elle intervenait moins d’un an après les importantes mobilisations de la génération Z autour de l’emploi, de l’éducation, de la santé et du coût de la vie. La Voie démocratique, à l’extrême gauche, ainsi que le mouvement islamiste Al Adl Wal Ihsane avaient par ailleurs appelé au boycott.
La majorité sortante sanctionnée, mais pas effondrée
Le premier enseignement politique tient à la redistribution des rapports de force à l’intérieur même de la majorité qui gouvernait depuis 2021. Le RNI, le PAM et l’Istiqlal disposaient ensemble d’une confortable majorité parlementaire. Cinq ans plus tard, les trois partis restent aux trois premières places, mais leur hiérarchie est complètement bouleversée.
Le PAM prend la tête avec 97 sièges, tandis que le RNI recule à 66 et l’Istiqlal à 65. La coalition sortante totalise ainsi 228 sièges, toujours largement au-dessus des 198 nécessaires à la majorité absolue. Mais le centre de gravité s’est déplacé : le parti du chef du gouvernement sortant n’en est plus la première composante.
La campagne avait d’ailleurs révélé les tensions entre les trois partenaires. Chacun savait que l’enjeu dépassait le nombre de députés : l’article 47 de la Constitution prévoit que le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants et au vu de leurs résultats. La compétition pour la première place était donc aussi une compétition pour la direction du prochain exécutif.
Le PAM sort gagnant de cette bataille. Le parti a mobilisé pendant la campagne plusieurs de ses principales figures et consolide son implantation électorale. Son résultat lui confère désormais la responsabilité d’engager la séquence politique ouverte par les législatives, sans toutefois disposer d’une majorité lui permettant de gouverner seul.
Le spectaculaire retour du PJD
Le deuxième enseignement est le retour du PJD. Laminé en 2021, lorsque sa représentation était passée de 125 députés en 2016 à seulement 13, le parti islamiste remonte à 54 sièges. Il multiplie donc par plus de quatre sa représentation parlementaire en cinq ans et redevient l’une des principales forces de la Chambre.
La remontée est particulièrement visible dans plusieurs grandes villes. Dès mercredi soir, les responsables du parti revendiquaient de fortes performances à Rabat, Salé, Témara, Casablanca, Tanger, Fès, Meknès ou Agadir. Les résultats remontés progressivement des circonscriptions ont confirmé une présence importante du PJD dans plusieurs centres urbains : à Hay Hassani, à Casablanca, il arrivait par exemple en tête des résultats provisoires avec 27,81 % des suffrages, tandis qu’à Fès-Sud il obtenait l’un des quatre sièges en jeu.
Le résultat national impose néanmoins de relativiser le terme de « résurrection ». Avec 54 sièges, le PJD reste très loin des 125 députés obtenus en 2016, lorsqu’il dominait largement la scène électorale marocaine. Mais après l’effondrement de 2021, son retour parmi les quatre premières formations constitue l’un des principaux changements de ce scrutin.
Sa campagne, largement axée sur la corruption, la cherté de la vie et la critique du bilan gouvernemental, lui a permis de récupérer une partie de l’électorat perdu cinq ans auparavant. Le vote sanction contre la majorité sortante ne s’est donc pas uniquement traduit par un transfert de voix entre les trois partis gouvernementaux : une partie s’est également portée vers une formation qui se trouvait dans l’opposition.
Le PAM gagne, mais doit construire une majorité
Reste désormais l’équation gouvernementale. Avec 97 députés, le PAM est encore à 101 sièges de la majorité absolue fixée à 198. Il devra donc construire une coalition.
Mathématiquement, plusieurs combinaisons sont possibles. La reconduction des trois formations de l’ancienne majorité — PAM, RNI et Istiqlal — donnerait un bloc de 228 députés. D’autres configurations peuvent également atteindre la majorité absolue. Leur faisabilité dépendra cependant des négociations entre les partis et des positions qu’ils adopteront après le scrutin.
Le résultat du RNI sera également scruté de près. Avec 66 sièges contre 102 en 2021, le parti perd plus du tiers de sa représentation parlementaire, mais demeure la deuxième formation du pays. L’Istiqlal se situe à seulement un siège derrière lui, avec 65 députés. Ce quasi-équilibre pourrait peser dans les discussions sur la composition du prochain gouvernement.
Le prochain exécutif héritera surtout d’un agenda considérable. Il devra piloter les investissements liés à la Coupe du monde 2030, coorganisée avec l’Espagne et le Portugal, tout en répondant aux demandes sociales portant sur l’école, la santé, le logement, le pouvoir d’achat et l’emploi.
Une victoire sur fond d’abstention
Mais le chiffre politique le plus lourd de cette élection n’est peut-être pas 97, 66 ou 54. C’est 38,08 %.
Moins de quatre électeurs inscrits sur dix se sont déplacés. Le futur gouvernement disposera d’une majorité parlementaire issue d’un scrutin auquel une large majorité des inscrits n’a pas participé. Ce constat n’enlève rien à la validité institutionnelle du résultat, mais il pose la question de la capacité des partis à renouer avec une partie importante de la société qui reste éloignée des urnes.
Le contraste est particulièrement marqué avec la mobilisation sociale observée chez les jeunes au cours de l’année écoulée. Une partie de cette génération exprime ses revendications dans la rue ou sur les réseaux sociaux sans nécessairement les traduire dans les urnes. L’un des enjeux du prochain cycle politique sera précisément de déterminer si la recomposition parlementaire née du 23 septembre peut réduire cette distance.
Pour le PAM, la première place ouvre désormais la bataille des alliances. Pour le RNI, le scrutin marque un recul substantiel après cinq années à la tête du gouvernement. Pour l’Istiqlal, les 65 sièges lui permettent de rester au cœur des négociations. Et pour le PJD, le passage de 13 à 54 députés signe un retour politique incontestable, sans pour autant retrouver la domination électorale qui était la sienne il y a dix ans.















