Soixante-seize cas et neuf décès au 13 septembre, dans vingt-quatre districts sanitaires et onze régions. La flambée de diphtérie partie de Kédougou contredit une statistique dont le Sénégal était fier : une couverture vaccinale nationale de quatre-vingt-dix pour cent. Une moyenne excellente peut masquer des districts entiers laissés hors de portée du calendrier vaccinal.

Par Aïssatou Diallo

Le 13 septembre 2026, le ministère de la Santé et de l’Hygiène publique a porté à soixante-seize le nombre de cas confirmés de diphtérie au Sénégal depuis le premier signalement du 1er août, avec neuf décès. Les cas sont répartis dans vingt-quatre districts sanitaires relevant de onze régions. Cinq jours plus tôt, le décompte officiel s’établissait à cinquante-sept cas et huit décès ; au début du mois, il était de trente-quatre cas et six décès. La progression, régulière et documentée par des communiqués successifs, dessine la trajectoire d’une épidémie qui n’est plus circonscrite à son foyer initial.

Ce foyer porte un nom, Kédougou. La région du sud-est concentre à elle seule vingt-huit cas, l’essentiel dans le district de Kédougou, le reste à Saraya et à Salémata. Suivent Louga avec huit cas, puis Dakar et Thiès avec sept cas chacune, concentrés à Guédiawaye et à Mbour. Cette répartition raconte deux choses distinctes. Une origine périphérique, d’abord, dans la région la plus enclavée du pays, frontalière du Mali et de la Guinée, traversée par les flux de l’orpaillage et des travailleurs saisonniers. Une diffusion urbaine, ensuite, vers des quartiers denses de la grande banlieue dakaroise et de la Petite Côte, qui signale que la chaîne de transmission a quitté la zone d’endémie supposée. Onze régions touchées en six semaines, pour une maladie dont le Sénégal n’avait plus connu de flambée significative depuis des années, constituent en soi un signal d’alerte.

La diphtérie n’est pas une maladie émergente. C’est une infection bactérienne connue depuis un siècle et demi, évitable par un vaccin ancien, peu coûteux et intégré au calendrier vaccinal sénégalais depuis des décennies. Son retour sous forme épidémique ne constitue donc pas un accident microbiologique ; c’est un marqueur d’échec de la couverture vaccinale, et un marqueur particulièrement fiable, car la maladie ne réapparaît que là où la proportion d’enfants non ou insuffisamment vaccinés franchit un seuil critique. Le ministère l’a d’ailleurs reconnu implicitement en axant sa communication sur le rappel du calendrier vaccinal et la vérification du statut vaccinal des enfants, formulation prudente pour dire que la protection collective a cédé quelque part.

Le paradoxe est que le Sénégal figure parmi les pays africains les mieux classés sur cet indicateur. Sa couverture pour la troisième dose du vaccin contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche atteint le seuil de quatre-vingt-dix pour cent retenu comme objectif international, et le pays a introduit le 1er juillet 2025 le vaccin hexavalent dans son programme élargi de vaccination, en remplacement du pentavalent et du vaccin antipoliomyélitique inactivé administrés séparément. Autrement dit, la statistique nationale est bonne. Elle est aussi trompeuse : une moyenne de quatre-vingt-dix pour cent peut parfaitement recouvrir des districts à quatre-vingt-dix-huit pour cent et d’autres à soixante, et ce sont ces derniers qui produisent les épidémies. La diphtérie exige, pour être contenue, une immunité de groupe proche de la saturation ; elle ne pardonne pas les zones grises.

Kédougou est précisément le type de territoire où les moyennes se défont. Population dispersée sur un relief difficile, longues distances jusqu’aux postes de santé, saison des pluies qui coupe des villages entiers plusieurs mois par an, mobilité intense liée aux sites d’orpaillage où travaillent des familles venues du Mali, de Guinée et du Burkina Faso. Un enfant né sur un site aurifère et déplacé deux fois avant ses trois ans a peu de chances d’achever un schéma vaccinal en trois doses, quelle que soit la performance du système national. Les campagnes de rattrapage existent, mais elles atteignent mal des populations qui, par définition, ne figurent pas durablement dans les registres d’un district. Un responsable sanitaire cité par la presse sénégalaise résume la difficulté en une phrase : on vaccine des populations, pas des trajectoires.

À cette géographie s’ajoute une question de financement. L’introduction de l’hexavalent est assurée pour l’essentiel par Gavi, l’Alliance du vaccin, l’État sénégalais apportant une contribution complémentaire de l’ordre de vingt pour cent. Ce partage, classique, devient inconfortable à mesure que le pays progresse vers les seuils de revenu qui déclenchent la sortie progressive du soutien de l’Alliance, et alors que l’aide internationale à la santé se contracte. Dakar devra donc financer une part croissante de son programme vaccinal au moment même où ses marges budgétaires sont comprimées par la renégociation de sa dette. Le 8 septembre, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô a annoncé un plan de réforme des infrastructures sanitaires destiné à corriger les disparités territoriales ; l’épidémie de Kédougou en fournit, à contretemps, la démonstration la plus concrète. Pour Dakar, la voie est étroite : tenir la discipline budgétaire réclamée par ses créanciers tout en finançant la seule dépense dont l’absence se paie en vies d’enfants.

En définitive, cette flambée n’est pas seulement un incident sanitaire ; elle rappelle qu’un système de santé ne vaut que par sa frange la plus mal desservie. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sénégalais, est celle de savoir comment mesurer autrement la performance vaccinale d’un pays : non par sa moyenne nationale, qui rassure les bailleurs et les classements internationaux, mais par la couverture de son district le plus faible, qui détermine seule le retour ou non de maladies que l’on croyait rangées dans les manuels d’histoire.