En annonçant le 15 juillet la suppression des visas pour les ressortissants des 54 pays africains à compter de janvier 2027, le Tchad rejoint un club encore restreint. Le geste est diplomatiquement habile. Il bute sur une géographie qui, elle, n’a pas été consultée.

Par Éliane Moukoko

La scène s’est déroulée le 15 juillet 2026 à N’Djamena, en marge du sommet africain de l’eau. Le président tchadien, Mahamat Idriss Déby Itno, y a lancé une formule destinée à circuler : « Le Tchad, pays de Toumaï, berceau de l’humanité, ouvre ses frontières et supprime les visas d’entrée pour tous les Africains. » La mesure, rapportée par plusieurs médias africains dès le lendemain, concernera les ressortissants des 54 États du continent, sans exception, et entrera en vigueur en janvier 2027. Elle s’accompagne d’un argumentaire attendu : intégration régionale, stimulation des échanges, positionnement du Tchad en carrefour du continent.

L’annonce inscrit N’Djamena dans une séquence continentale. Le Bénin, le Togo, le Congo, le Rwanda, la Gambie, les Seychelles, le Ghana et le Kenya ont, chacun à sa manière, levé tout ou partie de leurs exigences de visa pour les Africains. Le mouvement a une logique : depuis l’entrée en vigueur commerciale de la Zone de libre-échange continentale africaine, le décalage entre la libre circulation des marchandises et l’entrave à la circulation des personnes est devenu difficile à justifier. Le protocole de l’Union africaine sur la libre circulation, adopté en 2018, n’a jamais réuni les ratifications nécessaires à son entrée en vigueur. Faute d’instrument multilatéral, les États avancent en ordre dispersé, par décisions unilatérales à effet d’annonce.

Il faut mesurer ce que le Tchad y gagne. Le coût budgétaire est modeste : les recettes consulaires tchadiennes sont marginales au regard d’un budget encore largement adossé au pétrole et aux appuis extérieurs. Le bénéfice diplomatique, lui, est immédiat. N’Djamena, longtemps perçue comme une capitale de garnison utile aux opérations antiterroristes françaises puis livrée à elle-même après la rupture de l’accord de défense avec Paris fin 2024, se repositionne en acteur panafricain de plein exercice. Le choix du sommet de l’eau comme tribune n’est pas neutre : il associe l’ouverture des frontières à un dossier, celui du bassin du lac Tchad, où le pays cherche des financements et des alliés. Le calendrier compte aussi : la décision intervient au moment où N’Djamena multiplie les gestes régionaux, du dégel avec Bangui à l’accueil, mi-juillet, du président congolais Félix Tshisekedi. Le Tchad ne compense pas la perte d’un parrain occidental par un autre parrain ; il cherche une surface diplomatique propre.

Reste l’épreuve des faits. Supprimer un visa ne crée pas un vol. Le Tchad demeure l’un des pays les moins connectés du continent en matière de transport aérien : rejoindre N’Djamena depuis Abidjan, Nairobi ou Johannesburg suppose presque toujours une escale, souvent hors d’Afrique. Les liaisons terrestres, elles, traversent des espaces où l’État n’exerce qu’un contrôle intermittent. La frontière orientale est celle d’un pays en guerre : le conflit soudanais a poussé vers l’est tchadien des centaines de milliers de personnes, dans des provinces dont les services publics étaient déjà saturés avant l’afflux. Un visiteur d’affaires ghanéen ou kényan n’a jamais eu de difficulté à obtenir un visa tchadien. Ce n’est pas le document qui manquait, c’est la raison de venir. Le Tchad demeure classé parmi les dernières économies du continent en matière d’attractivité, et son secteur privé formel reste étroit.

L’ouverture soulève par ailleurs une question sécuritaire que le communiqué n’aborde pas. Le Tchad est engagé simultanément contre les groupes armés du bassin du lac Tchad, exposé au débordement de la guerre soudanaise et traversé par des circulations d’armes et de combattants qui ne s’embarrassent guère de postes-frontières. Une politique de visa n’a jamais arrêté un convoi armé ; elle constitue en revanche un instrument de traçabilité pour les administrations qui savent s’en servir. Y renoncer sans renforcer parallèlement les capacités d’identification et de police aux frontières revient à échanger un contrôle faible contre aucun contrôle. La date de janvier 2027 laisse dix-huit mois pour combler l’écart, ce qui est court pour une administration dont les postes-frontières les plus fréquentés fonctionnent encore en grande partie sur registres papier.

Il existe enfin une asymétrie que ces annonces successives dissimulent mal. La suppression unilatérale profite d’abord aux ressortissants des pays qui, eux, maintiennent leurs propres exigences. Un homme d’affaires nigérian entrera librement au Tchad ; le commerçant tchadien qui veut se rendre à Lagos, à Alger ou au Caire continuera d’affronter les guichets, les justificatifs bancaires et les délais. La réciprocité, principe cardinal du droit consulaire, est précisément ce que ces décisions abandonnent. L’ouverture devient alors moins un instrument d’intégration qu’un signal adressé aux investisseurs et aux partenaires, dans une compétition d’image entre capitales africaines. Le Rwanda, pionnier de la formule dès 2018, en a tiré une notoriété considérable sans que les flux intra-africains vers Kigali connaissent la progression spectaculaire annoncée à l’époque.

Pour N’Djamena, la voie est étroite : capitaliser sur un geste peu coûteux et fortement symbolique, sans laisser croire qu’il tient lieu de politique économique. L’ouverture des frontières ne compensera ni l’enclavement, ni la faiblesse des infrastructures, ni la dépendance à un port camerounais dont le chenal s’ensable. En définitive, la suppression des visas n’est pas seulement une facilité administrative ; elle redessine la façon dont les États africains se rendent désirables les uns aux autres. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas tchadien, est celle de savoir si le continent construira sa mobilité par un traité que personne ne ratifie, ou par une accumulation de gestes unilatéraux que rien n’oblige à durer.