
Le 16 juillet, le Royaume-Uni a visé onze personnes et entités soupçonnées d’alimenter la guerre soudanaise par le commerce de l’or. Une frappe financière adossée aux places de Dubaï et de Hong Kong, qui interroge la capacité des sanctions à peser sur un conflit devenu économiquement autonome.
Par Karim Benyahia
Le 16 juillet 2026, le Foreign, Commonwealth and Development Office a publié une liste de onze noms. Des courtiers, des sociétés d’import-export enregistrées aux Émirats arabes unis, et deux compagnies minières détenues par l’État soudanais, Omdurman Mining et Ariab Mining Company. La ministre britannique des Affaires étrangères, Yvette Cooper, a présenté la mesure comme un coup porté à « ceux qui profitent » d’une guerre qu’elle a qualifiée d’horrible. Au même moment, à quelque six mille kilomètres de Londres, El-Obeid, capitale du Kordofan-Nord, entrait dans une nouvelle semaine de siège, avec plus de six cent mille habitants et des centaines de milliers de déplacés privés d’approvisionnements réguliers. La coïncidence des deux calendriers n’est pas fortuite : Londres a explicitement lié son geste à la situation autour d’El-Obeid.
Le dispositif est plus intéressant par sa cible que par son ampleur. Il ne frappe pas seulement les Forces de soutien rapide (FSR), acteur habituel des listes occidentales, mais aussi des intermédiaires liés à l’armée régulière et à son complexe industriel de défense. Le Trésor britannique désigne notamment un opérateur soupçonné d’avoir sécurisé armes et financements pour les forces armées soudanaises. En visant simultanément les deux camps, Londres reconnaît implicitement ce que les organisations de recherche documentent depuis 2023 : la guerre du Soudan n’oppose pas un État à une rébellion, mais deux appareils militaro-économiques concurrents, chacun adossé à sa propre chaîne d’extraction et d’exportation aurifère.
L’or est le carburant. Le Soudan figure parmi les premiers producteurs africains du métal, mais une part considérable de sa production échappe aux statistiques officielles et transite par des corridors informels vers les raffineries et les places de négoce du Golfe. Les entités sanctionnées le 16 juillet opèrent, selon Londres, précisément à cette jointure : elles convertissent le minerai en liquidités, puis les liquidités en munitions, en carburant et en soldes. Sanctionner deux compagnies publiques revient donc à admettre que la frontière entre patrimoine national et trésorerie de guerre s’est effacée. Les mines ne financent plus l’État soudanais ; elles financent ceux qui se disputent ses ruines.
Reste la question de l’efficacité, et elle est rude. Les sanctions britanniques, comme les mesures américaines et européennes qui les ont précédées, agissent sur des noms, pas sur des flux. Or les réseaux visés sont réputés fongibles : une société radiée à Dubaï se reconstitue ailleurs, un courtier grillé cède la main à un cousin. L’expérience du Zimbabwe, de la République centrafricaine ou du Venezuela suggère que la désignation individuelle ralentit les circuits sans les fermer, surtout lorsque les juridictions de transit ne coopèrent pas. Le Soudan a lui-même annoncé, le 17 juillet, la préparation de nouvelles procédures judiciaires contre les Émirats devant des tribunaux américains et internationaux, une manière d’acter que le nœud du problème se situe hors de ses frontières.
Pour Londres, la voie est étroite : frapper assez fort pour rester crédible auprès de ses partenaires africains, sans compromettre des relations commerciales et sécuritaires qui comptent dans la région du Golfe. Le paquet du 16 juillet illustre cet arbitrage. Il désigne des sociétés d’État soudanaises, ce que peu de capitales occidentales avaient osé faire jusqu’ici, mais s’arrête à la frontière des juridictions amies. Le communiqué du Foreign Office précise que les personnes visées « commercent à l’international, y compris sur les marchés de l’or de Dubaï et de Hong Kong » : la phrase nomme les places sans les inquiéter. Elle vaut diagnostic autant que renoncement.
C’est là que le geste britannique révèle son ambiguïté. Il désigne des acteurs soudanais, tous ressortissants du pays selon le communiqué, alors que la chaîne de valeur qui les rend solvables passe par des places financières et des raffineries situées dans des pays partenaires de Londres. Sanctionner un courtier de Khartoum sans toucher au marché qui achète sa marchandise revient à couper une branche en laissant la racine. Les organisations soudanaises de la société civile réclament depuis des mois un régime de traçabilité comparable à celui appliqué aux diamants, et non une succession de listes nominatives. Elles n’ont, pour l’heure, obtenu ni l’un ni l’autre à l’échelle qui compte.
Sur le terrain, la temporalité des sanctions et celle de la guerre ne se rencontrent pas. Un régime de désignation produit ses effets en trimestres ; un siège se compte en jours. Autour d’El-Obeid, verrou stratégique du Kordofan et base arrière d’une éventuelle contre-offensive vers le Darfour, la privation d’eau et de vivres agit plus vite que n’importe quel gel d’avoirs à Londres. Le Programme alimentaire mondial et les agences humanitaires alertent depuis le printemps sur une double contrainte : l’accès physique se ferme pendant que les financements humanitaires reculent. La sanction financière, aussi documentée soit-elle, n’ouvre aucun corridor.
En définitive, le paquet du 16 juillet vaut moins comme instrument coercitif que comme aveu analytique. Il acte que la guerre soudanaise s’est dotée de son économie propre, transnationale, et que les États tiers ne disposent contre elle que d’outils lents. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas soudanais, est celle de savoir si les puissances occidentales sont prêtes à sanctionner non plus les intermédiaires, mais les marchés qui les rendent rentables. Tant que la réponse restera négative, l’or continuera de sortir, les listes de s’allonger, et El-Obeid d’attendre.















