
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont officiellement notifié leur retrait de la Cour pénale internationale. Le 14 juillet, la Cour a mis en garde contre un affaiblissement de la lutte contre l’impunité. Elle le fait au moment où son propre procureur joue sa place.
Par Aïssatou Diallo
La chronologie a quelque chose de cruel. Le 18 juin 2026, le Niger a déposé auprès du secrétaire général des Nations unies, dépositaire du Statut de Rome, sa notification de retrait de la Cour pénale internationale. Six jours plus tard, le Burkina Faso et le Mali ont fait de même. Le 14 juillet, la Cour a réagi publiquement, alertant sur le risque d’un affaiblissement de la lutte contre l’impunité et invitant les trois États à demeurer parties au traité. Dix jours plus tard, le 24 juillet, les cent vingt-cinq États parties se réuniront à New York pour voter sur la destitution du procureur de cette même Cour, suspendu depuis juin. Rarement une institution aura eu si peu d’autorité morale pour retenir ceux qui la quittent.
Le retrait n’est pas une surprise. Il exécute une décision annoncée conjointement en septembre 2025 par les trois gouvernements issus de coups d’État, réunis depuis dans l’Alliance des États du Sahel. Leur argumentaire est resté constant : la Cour serait un « instrument de répression néocoloniale », une justice « sélective » qui poursuit les dirigeants africains et épargne les autres. La formule est usée, mais elle porte, parce qu’elle s’appuie sur un fait statistique difficile à contester : la quasi-totalité des personnes condamnées à La Haye depuis 2002 sont africaines. Le retrait prendra effet un an après la réception de chaque notification, soit à l’été 2027.
Ce délai d’un an est le seul élément de droit qui compte vraiment, et il est mal compris. Le Statut de Rome prévoit que le départ n’exonère pas un État de ses obligations nées pendant sa qualité de partie. Autrement dit, les enquêtes ouvertes avant l’été 2027, notamment la situation malienne, ouverte en 2013 et jamais close, restent juridiquement vivantes. Un retrait ferme la porte pour l’avenir ; il n’efface pas le passé. La Cour l’a rappelé sobrement, sans menacer, ce qui traduit sa position de faiblesse autant que sa prudence procédurale.
Car la Cour est mal en point. Son procureur, en congé volontaire depuis mai 2025 après des accusations de faute sexuelle, a été suspendu en juin 2026 dans l’attente du vote des États parties. Le Bar Standards Board, régulateur du barreau d’Angleterre et du pays de Galles, a prononcé le 19 juin une suspension avec effet immédiat. Une enquête interne des Nations unies a conclu, selon le standard de preuve civil, à l’existence de contacts sexuels non consentis, sans établir de faute au-delà du doute raisonnable. Quelle que soit l’issue du scrutin du 24 juillet, l’institution sort abîmée d’une séquence de deux ans, et ses détracteurs sahéliens n’ont eu qu’à se servir.
L’argument du deux poids deux mesures est donc opportuniste, mais il n’est pas faux, et c’est ce qui le rend redoutable. Bamako, Ouagadougou et Niamey n’ont pas inventé le désenchantement africain envers La Haye : l’Union africaine porte depuis 2013 une critique institutionnelle de la Cour, et le Burundi puis les Philippines l’ont déjà quittée. La nouveauté tient à la coordination : trois États voisins, liés par une confédération militaire, sortent ensemble d’un même régime juridique international, après être sortis ensemble de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Le retrait de la Cour n’est pas un acte isolé ; c’est un chapitre de plus dans une stratégie de désaffiliation méthodique.
Il faut mesurer ce que ce départ change concrètement, et l’honnêteté oblige à dire : peu de chose à court terme. La Cour n’a jamais ouvert d’enquête sur le Burkina Faso ni sur le Niger. Sa compétence sur le Mali reposait sur un renvoi volontaire de Bamako en 2012, à une époque où le pouvoir malien cherchait à internationaliser sa lutte contre les groupes armés du Nord. Elle avait abouti à une seule condamnation notable, celle d’un cadre de la police islamique de Tombouctou, en 2018. Le retrait solde donc une relation déjà résiduelle. Sa portée est symbolique, et c’est précisément pour cela qu’il a été choisi.
Reste ce que le départ coûte, et à qui. Les gouvernements d’Assimi Goïta et d’Ibrahim Traoré font valoir que la justice nationale suffit, et ont mis en avant des juridictions militaires et des mécanismes internes. Les organisations de défense des droits humains documentent pourtant, depuis 2023, des exactions attribuées tant aux groupes armés qu’aux forces régulières et à leurs supplétifs étrangers dans le centre du Mali, dans le Nord burkinabè et dans la région de Tillabéri. Pour les victimes de ces zones, la Cour n’a jamais été un recours effectif ; elle était une hypothèse lointaine. Après 2027, elle ne sera même plus une hypothèse.
En définitive, ce divorce ne redistribue pas la justice, il redistribue le récit. Les trois capitales y gagnent un marqueur de souveraineté peu coûteux, puisque aucune procédure n’était imminente contre elles. La Cour y perd trois États et un peu plus de crédit dans une région où elle en avait déjà peu. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sahélien, est celle de savoir si une juridiction pénale universelle peut survivre à la démonstration répétée qu’elle n’est ni universelle ni exemplaire. Le vote du 24 juillet à New York en dira davantage sur l’avenir de la Cour que tous les communiqués publiés depuis La Haye ces derniers mois.














