Le Parlement nigérian a suspendu le 11 septembre 2026 les visites officielles en Afrique du Sud après des attaques anti-migrants visant des Nigérians. Alors que les évacuations se poursuivent, la crise xénophobe se mue en instrument diplomatique et ravive la rivalité entre les deux géants du continent.

Par Kwame Mensah

Le geste est tombé un vendredi, le 11 septembre 2026. Le Parlement nigérian a annoncé la suspension des visites officielles en Afrique du Sud, en réaction à une nouvelle vague d’attaques anti-migrants qui a compté des Nigérians parmi ses cibles. Le week-end n’a pas adouci la décision : elle a tenu, et les autorités d’Abuja ont confirmé que l’évacuation de ressortissants était en cours. Ce qui n’était, dans un premier temps, qu’une protestation symbolique a pris la forme d’un instrument diplomatique doté d’un calendrier, avec ses échéances et sa mécanique propre. Les images de commerces pillés et de familles réfugiées dans des postes de police ont circulé toute la semaine, nourrissant l’émotion à Lagos comme à Kano et pressant les députés d’agir.

La séquence n’est pas nouvelle, mais elle s’est durcie. Depuis plusieurs mois, l’Afrique du Sud est traversée par une agitation anti-étrangers portée par des mouvements comme Operation Dudula et la Patriotic Alliance, qui font des migrants les boucs émissaires du chômage et de l’insécurité. Le Nigeria avait déjà rappelé des diplomates et rapatrié plus de mille cinq cents de ses citoyens au cours de l’été. Le boycott parlementaire ajoute une marche supplémentaire : il n’engage plus le seul exécutif, mais l’institution représentative, et inscrit la crise dans la durée politique plutôt que dans l’émotion du moment.

À Pretoria, la réponse a semblé décalée. Au moment même où les rues sud-africaines rendaient les migrants vulnérables, le président Cyril Ramaphosa appelait les BRICS à défendre le multilatéralisme, un mot qui sonne étrangement lorsque l’on peine à protéger les étrangers sur son propre sol. Le gouvernement sud-africain a multiplié les déclarations condamnant les violences, sans parvenir à démontrer qu’il en maîtrisait les auteurs. Cet écart entre le discours continental et la réalité intérieure nourrit, côté nigérian, le sentiment d’une puissance qui exige le respect au-dehors sans toujours l’accorder au-dedans. Pour de nombreux Sud-Africains, pourtant, la colère vise moins les Nigérians que le sentiment d’un État défaillant, incapable de créer des emplois et de sécuriser les quartiers ; les migrants ne sont que les cibles les plus visibles d’un malaise bien plus profond.

Pour les Nigérians d’Afrique du Sud, souvent commerçants, artisans ou étudiants, la situation est un piège. Rester, c’est s’exposer aux pillages et aux agressions ; partir, c’est abandonner des années d’installation et des moyens de subsistance. L’évacuation, présentée comme une protection, est aussi un aveu : celui de l’incapacité des deux États à garantir la libre circulation qu’ils célèbrent dans les enceintes panafricaines. Les rapatriés rentrent vers un marché de l’emploi nigérian déjà saturé, où l’accueil des revenants pèsera sur des familles fragilisées et sur des communautés qui les croyaient partis pour réussir.

Au-delà des personnes, c’est l’architecture de l’intégration africaine qui vacille. La zone de libre-échange continentale repose sur le pari d’une circulation apaisée des biens et des travailleurs ; or les deux premières économies du continent se renvoient leurs ressortissants comme autant de griefs. L’Union africaine, qui avait inscrit la xénophobie à son agenda, peine à imposer un mécanisme contraignant. Les instruments panafricains excellent à nommer les problèmes et échouent à les sanctionner, faute d’une autorité que les États acceptent de placer au-dessus de leurs opinions publiques et de leurs calculs électoraux.

La rivalité entre Abuja et Pretoria affleure derrière la crise migratoire. Les deux capitales instruisent depuis des années une compétition sourde pour le leadership continental, l’une forte de sa démographie et de son marché, l’autre de son industrie et de son poids diplomatique. La xénophobie devient le terrain où cette rivalité se rejoue par citoyens interposés. Pour Abuja, la voie est étroite : trop de fermeté et le Nigeria fragilise ses propres migrants ; trop de retenue et il paraît abandonner les siens. Un responsable cité par la presse résume cette crainte : la protection des ressortissants ne doit pas devenir le prétexte d’une rupture entre géants.

Le paradoxe est d’autant plus cruel que les deux pays sont étroitement liés. Des entreprises sud-africaines de télécommunications, de distribution et de banque prospèrent sur le marché nigérian, tandis que la diaspora nigériane irrigue des pans entiers du commerce sud-africain. Chaque flambée de violence menace ces intérêts croisés et rappelle que la prospérité partagée n’a pas suffi à dissoudre la défiance. Les épisodes de 2015, de 2019 et des étés suivants dessinent un cycle désormais familier : émeutes, indignation, rappel de diplomates, apaisement de façade, puis retour du ressentiment. Ce qui change en 2026, c’est l’institutionnalisation de la riposte, qui fait passer un réflexe d’indignation à une doctrine assumée, votée et inscrite dans le temps long des relations entre les deux États.

En définitive, le boycott nigérian n’est pas seulement une riposte à des violences ; il redessine les rapports de force entre les deux puissances qui prétendent parler au nom de l’Afrique. La question qui se pose désormais, au-delà du seul contentieux entre Abuja et Pretoria, est celle de savoir si le continent peut bâtir une intégration crédible tant que ses locomotives règlent leurs différends sur le dos de leurs migrants. Tant que la circulation des personnes restera l’angle mort des grands discours, chaque flambée xénophobe rappellera que l’unité africaine se proclame plus aisément qu’elle ne se pratique.