Réuni le 10 septembre 2026 sous la présidence du général Abdourahamane Tiani, le Conseil des ministres nigérien a adopté des ordonnances encadrant la presse électronique et l’accréditation des correspondants étrangers. Un tour de vis qui prolonge, sous couvert de souveraineté, le verrouillage de l’espace médiatique amorcé depuis le putsch de 2023.

Par Aïssatou Diallo

Réuni le 10 septembre 2026 au palais de la présidence à Niamey, sous l’autorité du général d’armée Abdourahamane Tiani, chef de l’État et président du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, le Conseil des ministres du Niger a adopté un train de textes touchant aux investissements, à la santé, à l’aviation civile et à l’éducation. Mais deux ordonnances ont retenu l’attention : l’une encadrant la presse électronique, l’autre fixant les conditions d’exercice des correspondants de presse et d’accréditation des organes de presse étrangers.

Officiellement, il s’agit de combler un vide juridique et de mettre de l’ordre dans un secteur en ligne foisonnant, où sites d’information, pages et chaînes se sont multipliés. Le gouvernement de transition, dirigé par le Premier ministre Ali Mahaman Lamine Zeine, présente la démarche comme une modernisation du cadre légal et une affirmation de souveraineté informationnelle. Dans le même mouvement, le Conseil a révisé le code de l’aviation civile de 2010 pour répondre aux insuffisances relevées par les audits de l’Organisation de l’aviation civile internationale et de l’UEMOA, signe d’un souci de conformité aux standards extérieurs dans certains domaines.

Dans les faits, ces ordonnances s’inscrivent dans une trajectoire ininterrompue de contrôle depuis le renversement du président Mohamed Bazoum, en juillet 2023. Le régime issu du coup d’État a suspendu des médias internationaux, retiré des accréditations, et plusieurs journalistes ont été interpellés ou poursuivis, parfois sur le fondement d’une loi sur la cybercriminalité régulièrement dénoncée par les organisations de défense de la presse. Encadrer la presse électronique et l’accréditation des correspondants étrangers, dans ce contexte, revient à doter l’exécutif d’outils supplémentaires pour trier les voix autorisées.

Le contexte donne la mesure du tournant. Depuis l’été 2023, les autorités de transition ont suspendu la diffusion de médias français comme RFI et France 24, plusieurs journalistes ont été arrêtés ou inquiétés, et le classement du pays en matière de liberté de la presse s’est dégradé aux yeux des organisations spécialisées. La presse en ligne était devenue l’un des rares espaces où circulait une information échappant au contrôle direct de l’État. En la soumettant à un régime spécifique d’autorisation, le pouvoir comble précisément cet interstice.

Pour les journalistes nigériens, la ligne de crête est étroite. Beaucoup travaillent en ligne, faute d’un secteur privé audiovisuel solide, et dépendent des réseaux sociaux pour diffuser une information que la télévision d’État ignore. Un régime d’autorisation préalable et de sanctions administratives, s’il se confirme, expose ces rédactions précaires à l’arbitraire, entre retrait d’agrément et poursuites. Les correspondants de la presse internationale, eux, redoutent de voir leur maintien sur le territoire suspendu à un feu vert révocable, dans un pays devenu difficile d’accès pour la presse étrangère depuis 2023.

Les organisations professionnelles se trouvent placées devant un dilemme. Associées, ici ou là, à la rédaction de textes présentés comme protecteurs du métier, elles risquent de cautionner un dispositif qui, sous couvert de régulation, restreint la liberté de la presse. Les maisons d’édition en ligne, souvent fragiles économiquement, pourraient être tentées de s’autocensurer pour préserver leur agrément. La régulation, en soi nécessaire dans un écosystème numérique saturé de rumeurs, peut ainsi se muer en instrument de mise au pas, selon la façon dont ses décrets d’application seront rédigés et appliqués.

L’économie du secteur aggrave la vulnérabilité. Les rédactions numériques nigériennes vivent de revenus publicitaires maigres et de la générosité intermittente d’annonceurs souvent proches du pouvoir ou de l’administration. Un simple retrait d’agrément, une lenteur dans le renouvellement d’une accréditation, suffisent à étrangler un titre. Dans une bataille de l’information où Niamey oppose sa souveraineté revendiquée aux récits venus de Paris, de la CEDEAO ou des chancelleries occidentales, le contrôle des tuyaux devient une arme aussi efficace que la propagande : il ne s’agit plus seulement de parler plus fort, mais de choisir qui a le droit de parler.

La logique est désormais partagée à l’échelle de la Confédération des États du Sahel. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger coordonnent leurs récits, valorisent des médias affiliés et se défient des correspondants étrangers soupçonnés de relayer les vues de leurs adversaires. Cette convergence dessine un espace informationnel sahélien de plus en plus fermé, où la critique interne se raréfie à mesure que s’affirme la rhétorique de la reconquête souveraine. Le risque, pour ces régimes, est de confondre adhésion et silence, et de prendre l’absence de contestation pour une preuve de soutien.

La séquence dépasse ainsi le seul Niger. En faisant de la maîtrise du récit un pilier de leur légitimité, les pouvoirs sahéliens ont érigé le contrôle de l’information en front aussi stratégique que la lutte contre les groupes jihadistes qui les assiègent. Opposer une souveraineté revendiquée à l’influence des médias occidentaux et régionaux nourrit un discours de résistance efficace à court terme. Mais priver le débat public d’oxygène revient aussi à se couper des voix qui, en temps de guerre, signalent les dérives, documentent les exactions et rappellent aux gouvernants le prix du réel.

En définitive, encadrer la presse électronique n’est pas seulement un acte de régulation technique ; c’est un choix politique qui redessine l’espace des libertés dans un Niger en guerre et sous embargo régional adouci. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérien, est celle de savoir si les juntes sahéliennes peuvent bâtir la souveraineté qu’elles proclament en asséchant le débat public, ou si le silence imposé aux rédactions finira, comme souvent, par se retourner contre ceux qui l’auront décrété.