
En lançant le 11 septembre 2026 un programme national de soins d’urgence adossé à l’OMS, Kampala affiche l’ambition de bâtir un système de santé plus autonome. Mais l’accord de 1,7 milliard de dollars signé avec Washington rappelle combien cette souveraineté reste, pour l’heure, financée de l’extérieur.
Par Chioma Bennett
Le 11 septembre 2026, le ministère ougandais de la Santé a lancé, avec l’appui de l’Organisation mondiale de la santé, un programme national de soins d’urgence baptisé ACTxBEC. Son objectif : équiper et réorganiser environ deux cents structures de santé réparties dans quatre-vingt-cinq districts, et former quelque deux mille quatre cents soignants en trois ans à la prise en charge des urgences vitales. L’Ouganda rejoint ainsi un dispositif régional que partagent l’Éthiopie, le Rwanda et la Tanzanie, dans un continent où l’urgence médicale tue trop souvent faute de premiers gestes.
Derrière l’affichage technique, l’enjeu est budgétaire et politique. Quelques jours plus tôt, Kampala et Washington avaient scellé un accord de coopération sanitaire de cinq ans, chiffré à environ 1,7 milliard de dollars sur la période 2026-2030, soit près de 6 400 milliards de shillings. Signé au ministère des Finances, il opérationnalise un mémorandum conclu en décembre 2025 et cible la prévention et la détection des maladies, la riposte aux épidémies, la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, ainsi que la numérisation du système de santé.
Le besoin, lui, est criant. En Ouganda, comme dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne, une part élevée des décès évitables tient à l’absence de prise en charge des premières heures, qu’il s’agisse d’hémorragies de l’accouchement, d’accidents de la route ou de détresses respiratoires de l’enfant. Les urgences vitales y sont longtemps restées l’angle mort de systèmes de santé bâtis autour de programmes verticaux financés par les bailleurs, du sida à la tuberculose. C’est ce vide que le dispositif ACTxBEC, déployé aussi en Éthiopie, au Rwanda et en Tanzanie, entend combler par la formation et l’organisation du triage.
La nouveauté tient au mécanisme. Une part significative de l’aide américaine bascule d’un financement passant par des agences et des organisations non gouvernementales vers un financement de gouvernement à gouvernement, censé donner à l’État ougandais un contrôle accru sur l’affectation des fonds. En contrepartie, Kampala s’est engagée à un cofinancement de plus de 500 millions de dollars, aligné sur son plan national de développement et sur la Vision 2040. Le gouvernement du président Yoweri Museveni, réélu en janvier 2026, et le nouveau ministre de la Santé Chris Baryomunsi, nommé lors du remaniement de mai, y voient un pas vers l’appropriation nationale.
Sur le terrain, la promesse d’appropriation se heurte à des réalités têtues. Le système de santé ougandais demeure lourdement tributaire des bailleurs extérieurs, en particulier pour les médicaments antirétroviraux, les vaccins et les salaires de certains personnels de programmes. La brutale contraction de l’aide américaine amorcée en 2025, avec le démantèlement de l’agence USAID, a laissé des trous béants dans plusieurs pays du continent, du Soudan à la Corne de l’Afrique. Pour les patients des zones rurales, l’accès à une ambulance, à l’oxygène ou à un service d’accueil des urgences reste, lui, une loterie.
La séquence s’inscrit dans un bouleversement plus large de l’aide sanitaire mondiale. Le démantèlement de l’USAID et le coup de rabot sur les financements américains ont débranché, en 2025, des pans entiers de programmes qui maintenaient sous perfusion des dizaines de systèmes de santé africains. Bénéficiaire historique du plan américain de lutte contre le sida, l’Ouganda figurait parmi les pays les plus exposés à un retrait brutal. En négociant un accord pluriannuel et un transfert de gestion à l’État, Kampala tente de transformer une menace de rupture en occasion de reprendre la main.
Le pari des soins d’urgence engage aussi les acteurs intermédiaires du système. Former deux mille quatre cents soignants, doter les hôpitaux de district de protocoles de triage et de plateaux techniques, suppose une chaîne logistique fiable et des budgets récurrents que l’aide ponctuelle ne garantit pas. Or l’expérience régionale montre que les programmes verticaux, taillés pour une maladie ou un geste précis, peinent à irriguer l’ensemble du réseau de soins primaires. Le risque est celui d’un système à deux vitesses, où des îlots financés par l’extérieur côtoient des centres de santé démunis.
La dimension géopolitique n’est jamais loin. En sanctuarisant sa coopération sanitaire avec Kampala au moment où elle taille dans son aide ailleurs, Washington envoie un signal à un partenaire sécuritaire de premier plan dans la région, engagé en Somalie et courtisé par plusieurs puissances. L’accord finance d’ailleurs, explicitement, les services médicaux de l’armée ougandaise. Pour Museveni, habitué à monnayer la stabilité de son régime auprès des Occidentaux, l’aide sanitaire est aussi un instrument diplomatique. Pour ses détracteurs, elle consolide un pouvoir installé depuis 1986 sans rien concéder sur les libertés.
Toutes les zones d’ombre ne sont pas dissipées pour autant. Le financement explicite des services de santé de l’armée interroge, dans un pays où l’institution militaire pèse lourd et où le pouvoir a fait de la stabilité un argument de vente auprès de ses partenaires. Des voix de la société civile s’inquiètent de la traçabilité de fonds désormais canalisés par l’État, et de la tentation de les orienter vers des priorités politiques plutôt que sanitaires. La souveraineté revendiquée ne vaudra, préviennent-elles, que si elle s’accompagne de transparence et de reddition de comptes.
En définitive, l’accord santé américain n’est pas seulement une rallonge financière ; il redessine les termes de la dépendance, en donnant à l’État davantage la main sur des fonds qui restent étrangers. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ougandais, est celle de savoir si le basculement vers un financement de gouvernement à gouvernement prépare une véritable autonomie sanitaire, ou s’il ne fait que réaménager, sous un vocabulaire souverainiste, une tutelle dont les pays africains cherchent, épidémie après épidémie, à s’affranchir.















