Un incendie parti d’une habitation a ravagé le 10 septembre 2026 deux écoles de Bukavu, dans l’est de la République démocratique du Congo, tuant au moins vingt-six élèves. La catastrophe met au jour l’effondrement des normes de sécurité dans un Sud-Kivu saturé de crises.

Par Éliane Moukoko

Il était environ neuf heures, ce jeudi 10 septembre 2026, lorsque les flammes ont surgi dans un quartier de Bukavu, capitale du Sud-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo. Parti d’une habitation, le feu s’est propagé à deux établissements voisins, l’école primaire Mugosi et l’école secondaire Furaha, alors que les cours battaient leur plein. En quelques minutes, la fumée a transformé les salles de classe en pièges. Des enfants ont tenté de fuir en sautant des étages, d’autres ont été piétinés dans la bousculade. Le gouvernement provincial a fait état d’au moins vingt-six élèves tués, dix-neuf filles et sept garçons, et de dizaines de blessés, un bilan qualifié de provisoire et susceptible de s’alourdir. Les blessés les plus graves ont été évacués vers des structures de santé déjà saturées, où le manque de lits et de matériel adapté aux brûlures complique la prise en charge, et où les familles se pressaient, en quête de nouvelles.

La ville de Bukavu, adossée aux collines qui surplombent le lac Kivu, s’est densifiée sans plan ni contrôle. Les habitations en bois y côtoient des écoles surpeuplées, souvent installées dans des bâtiments d’habitation reconvertis, sans issue de secours, sans extincteurs, sans plan d’évacuation. Les incendies y sont récurrents, favorisés par la promiscuité, les installations électriques de fortune et l’usage domestique du charbon et du bois. Ce que la catastrophe du 10 septembre met au jour n’est donc pas un accident isolé, mais la conséquence prévisible d’un urbanisme livré à lui-même, où la sécurité scolaire relève de la chance bien plus que de la règle.

Encore faut-il désigner l’autorité comptable de cette règle. Depuis la prise de Bukavu par l’Alliance Fleuve Congo et le Mouvement du 23 mars, en février 2025, la ville vit sous une administration parallèle, distincte de celle de Kinshasa. L’inspection des établissements, la délivrance des autorisations d’ouverture, la maintenance des réseaux, tout cela se trouve suspendu entre deux légitimités qui se contestent. Le communiqué du gouvernement provincial promet une enquête ; mais dans un territoire où l’État central ne contrôle plus l’administration locale, la chaîne de responsabilité se dilue, et la promesse d’enquête risque de se heurter au vide institutionnel qu’elle prétend combler.

Pour les familles, la perte est double. Elles pleurent leurs enfants et découvrent qu’aucun filet ne les protégeait. Dans un Sud-Kivu où le déplacement forcé a jeté des centaines de milliers de personnes sur les routes, l’école demeurait l’un des derniers repères d’une vie ordinaire, un lieu où l’on confiait ses enfants en croyant les mettre à l’abri. L’incendie de Mugosi brise cette illusion. Il rappelle que, derrière les statistiques de la guerre, se joue une vulnérabilité plus banale et non moins mortelle, celle d’infrastructures civiles jamais entretenues, jamais mises aux normes, jamais inspectées.

Cette vulnérabilité se surajoute à un empilement de crises que l’est congolais peine à absorber. La même région affronte l’épidémie d’Ebola la plus étendue de son histoire récente, désormais signalée sur plusieurs dizaines de zones de santé, tandis que les groupes armés continuent de disputer le contrôle des localités. Les organisations humanitaires, déjà débordées par les besoins alimentaires et sanitaires, ne disposent ni des moyens ni du mandat pour se substituer à un service d’inspection des bâtiments. Chaque nouvelle urgence dispute aux autres des ressources rares, et l’enfance scolarisée se retrouve reléguée au dernier rang des priorités.

Les précédents ne manquent pourtant pas. Les villes de l’est congolais, de Goma à Uvira, ont connu ces dernières années des incendies de marchés et de quartiers entiers, sans que les leçons de prévention ne soient jamais tirées. Les casernes de pompiers y sont rares, sous-équipées, parfois dépourvues d’eau sous pression ; les accès sont étroits, encombrés, presque infranchissables pour les secours. Quand le feu se déclare, il se propage plus vite que l’alerte, et les habitants deviennent leurs propres sauveteurs, à mains nues. La répétition de ces drames a fini par les banaliser, au point que l’exceptionnel se confond avec l’ordinaire et que l’indignation elle-même s’épuise. Reconstruire une école coûte cher ; en faire respecter les normes coûte surtout une volonté politique qui a jusqu’ici fait défaut.

La tragédie soulève ainsi une question dérangeante sur la nature de la souveraineté dans les zones sous contrôle rebelle. Administrer un territoire, ce n’est pas seulement lever l’impôt ou tenir les carrefours ; c’est aussi garantir que les écoles ne brûlent pas. En s’installant dans les villes, les mouvements armés héritent d’obligations qu’ils revendiquent rarement et qu’ils n’assument presque jamais. Kinshasa, de son côté, peut dénoncer l’illégitimité de l’occupant sans reprendre la charge concrète des populations. Entre les deux, ce sont les habitants qui paient le prix d’une souveraineté disputée et d’une responsabilité que personne n’endosse.

En définitive, l’incendie de Bukavu n’est pas seulement un fait divers dramatique ; il est le révélateur d’un État qui s’est retiré de l’ordinaire de la vie, laissant la protection des plus fragiles à l’arbitraire des circonstances. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir qui répond de la sécurité des civils lorsque l’autorité se fragmente. Tant que cette réponse restera suspendue, chaque salle de classe de l’est de la RDC demeurera un pari sur la chance, et chaque rentrée un risque que des familles n’ont pas les moyens de refuser.