
Plus de deux mille dirigeants se retrouvent les 20 et 21 septembre à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Minerais critiques, énergie, intelligence artificielle : l’Afrique présente son offre. Reste à savoir qui, cette fois, signera les chèques.
Par Karim Benyahia
New York, 20 septembre. Pendant que les délégations s’installent avant l’ouverture du débat général de la 81e Assemblée générale des Nations unies, prévu du 22 au 28 septembre, un autre rendez-vous occupe Manhattan. Unstoppable Africa, cinquième édition, réunit plus de deux mille dirigeants d’entreprises africaines et internationales ainsi que des chefs d’État. L’événement est convoqué par le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, et par Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l’Union africaine, et coordonné par le Pacte mondial des Nations unies. Le thème retenu, « Powering Business, Scaling Economies, Shaping the Future », dit assez le registre : il ne s’agit pas d’un sommet sur le développement, mais d’un salon d’affaires adossé à la plus grande concentration diplomatique de l’année.
Le format n’est pas anodin. En installant un forum d’investissement dans le sas de l’Assemblée générale, l’Union africaine et le Pacte mondial exploitent une ressource rare : l’attention simultanée de près de cent trente chefs d’État et de gouvernement, des grands gestionnaires d’actifs et des dirigeants industriels, concentrés sur quelques blocs d’immeubles. Le programme annoncé par les organisateurs porte sur la capture de valeur autour des minerais critiques, les infrastructures et le commerce, la mobilisation de capitaux à grande échelle, la transition énergétique, la propriété des infrastructures numériques et de l’intelligence artificielle, le financement des industries créatives et l’économie du sport. Parmi les intervenants annoncés figurent Aliko Dangote, à la tête du groupe Dangote, Massad Boulos, conseiller principal du président des États-Unis pour les affaires arabes et africaines, ainsi que les présidents du Ghana, de la Namibie et du Botswana. Le président ghanéen John Dramani Mahama, parti d’Accra le 19 septembre, doit accueillir le 21 septembre une rencontre consacrée à ce qu’il appelle l’« Accra Reset », avant le discours de son pays au débat général le 24.
Le vocabulaire a changé et cela mérite d’être noté. Les promoteurs de ces rencontres ne parlent plus d’aide mais de propriété, d’échelle et de chaînes de valeur. Ce déplacement sémantique correspond à une réalité mesurable : la mise en œuvre intégrale de la Zone de libre-échange continentale africaine pourrait créer un marché de 3 400 milliards de dollars, selon le rapport 2024 de la CNUCED sur le développement économique en Afrique. Le continent détient par ailleurs une part déterminante des réserves mondiales de cobalt, de manganèse, de platinoïdes et de bauxite, au moment précis où la transition énergétique et la course aux centres de données rendent ces matières stratégiques pour Washington, Bruxelles et Pékin. L’argument des organisateurs est simple : l’Afrique n’a pas besoin de charité, elle dispose d’un pouvoir de négociation.
L’argument est juste et incomplet. Détenir la ressource n’a jamais suffi à capter la valeur, et la structure des échanges le rappelle brutalement. Le minerai part brut, la transformation se fait ailleurs, la marge se loge dans le raffinage, la chimie des batteries et la fabrication des composants. Les exceptions existent, elles restent des exceptions, et chacune a exigé un État capable d’imposer ses conditions dans la durée, ce que les cycles politiques africains permettent rarement. S’ajoute une contrainte que nul forum ne dissipe : le coût du capital. Un projet industriel identique se finance sur le continent à des taux sans rapport avec ceux consentis en Asie ou en Europe, du fait d’une prime de risque qui intègre autant la perception des investisseurs que la réalité des défauts. Tant que cet écart demeure, les engagements annoncés sous les projecteurs se convertissent lentement, quand ils se convertissent.
C’est là que le rendez-vous new-yorkais révèle son ambiguïté. Il met en scène une Afrique conquérante devant un auditoire qui, dans le même temps, resserre ses budgets d’aide publique et ses garanties. La séquence produit donc un effet de ciseaux : le continent est invité à se présenter comme une opportunité au moment même où les instruments qui rendaient ses projets finançables, concessionnalité, garanties souveraines, financements mixtes, se raréfient. Il est plus confortable pour les bailleurs de célébrer l’entrepreneuriat africain que d’assumer le retrait de leurs engagements concessionnels. Et il est plus confortable pour les dirigeants africains de vendre un récit de puissance à New York que d’expliquer chez eux pourquoi l’industrialisation promise tarde.
Reste que ces rencontres ne sont pas vaines. Elles permettent d’écrire des termsheets, de rapprocher des fonds souverains du Golfe de projets d’infrastructures ouest-africaines, de sortir des cadres bilatéraux hérités. Le fait que l’Union africaine, par la voix de Mahmoud Ali Youssouf, co-préside ce type de format aux côtés du secrétaire général des Nations unies constitue en soi un déplacement du centre de gravité diplomatique du continent. Il y a dix ans, un tel forum aurait été organisé par une institution occidentale, à Londres ou à Davos, avec des Africains invités. Le changement de convocation n’est pas qu’une question de protocole : il détermine qui fixe l’ordre du jour, qui choisit les intervenants et quelles questions ne seront pas posées.
En définitive, un forum d’investissement n’est pas seulement une vitrine ; il redessine les rapports de force entre ceux qui possèdent les gisements et ceux qui possèdent le capital. La question qui se pose désormais, au-delà de la seule édition 2026, est celle de savoir ce qui subsistera de ces deux journées lorsque les délégations auront quitté Manhattan. Les chiffres de la ZLECAf ne deviendront un marché que le jour où un camion pourra traverser trois frontières africaines sans changer de formulaire.















