
Le président capverdien, José Maria Neves, a annoncé le 14 septembre à Praia qu’il briguait un second mandat, deux mois avant le scrutin du 15 novembre. Réélu, il gouvernerait aux côtés d’un exécutif issu de sa propre famille politique. L’archipel perdrait son meilleur contrepoids institutionnel.
Par Aïssatou Diallo
Praia, lundi 14 septembre. Devant la presse, José Maria Neves, soixante-six ans, a mis fin à un suspense que personne ne prenait vraiment au sérieux : il sera candidat à un second mandat de cinq ans lors de la présidentielle du 15 novembre, avec un second tour éventuel le 29. Le chef de l’État capverdien a justifié sa décision par la volonté de mettre l’expérience acquise au service de l’avenir, et appelé à un soutien qui dépasse les clivages partisans. Une dizaine de prétendants se sont déjà déclarés. Dans un archipel de moins de six cent mille habitants, régulièrement cité comme l’une des démocraties les plus solides du continent, l’annonce aurait pu passer pour une formalité. Elle change en réalité l’équilibre du système.
Pour comprendre pourquoi, il faut regarder ce que le Cap-Vert a bâti depuis 1991. Le régime y est parlementaire dans son fonctionnement quotidien : le Premier ministre gouverne, l’Assemblée nationale légifère, et le président de la République dispose de prérogatives limitées, mais stratégiques. Il promulgue ou renvoie les textes, saisit la Cour constitutionnelle, nomme à certaines fonctions, dissout le Parlement dans des cas prévus. Surtout, il incarne une autorité morale distincte de la majorité du moment. Depuis trente ans, l’alternance entre le Parti africain pour l’indépendance du Cap-Vert et le Mouvement pour la démocratie a produit, presque mécaniquement, des configurations croisées : un président d’un camp, un gouvernement de l’autre. Cette cohabitation répétée n’a jamais été théorisée comme une doctrine. Elle a pourtant fonctionné comme le principal amortisseur du système.
Or cet amortisseur vient de sauter. Le 17 mai 2026, les électeurs ont renvoyé dans l’opposition le Mouvement pour la démocratie d’Ulisses Correia e Silva, au pouvoir depuis dix ans. Avec environ 46 pour cent des voix, le PAICV a obtenu trente-trois des soixante-douze sièges de l’Assemblée nationale, une majorité relative, l’Union capverdienne indépendante et démocratique conservant deux élus. Francisco Carvalho, président du PAICV et maire de Praia, a été investi Premier ministre le 19 juin à la tête d’un gouvernement de dix-huit membres, quinze ministres et trois secrétaires d’État. Neves, lui, a dirigé ce même PAICV et fut Premier ministre de 2001 à 2016 avant d’accéder à la présidence en 2021. Sa réélection en novembre placerait donc, pour la première fois depuis longtemps, la présidence et la primature dans la même main politique.
L’objection est connue, et elle a du poids. Les présidents capverdiens sont élus au suffrage universel comme personnalités, pas comme chefs de parti, et Neves a précisément appelé à un rassemblement au-delà des appareils. Un président issu du même camp que le gouvernement n’est pas condamné à la complaisance : l’histoire européenne des régimes parlementaires offre des exemples de chefs d’État devenus les critiques les plus exigeants de leur propre famille. S’ajoute un garde-fou arithmétique. Trente-trois sièges sur soixante-douze ne font pas une majorité absolue. Carvalho devra composer, négocier, parfois céder, et le Parlement reste un lieu de friction réel. Le risque n’est donc pas l’autocratie ; il est plus insidieux.
Ce risque, c’est celui de la convergence. Quand la présidence, le gouvernement et le premier parti partagent les mêmes réseaux, les mêmes fidélités et le même récit, les mécanismes de contrôle continuent d’exister sur le papier mais cessent de s’exercer. Un renvoi de texte devient un désaveu familial que l’on préfère éviter. Une nomination contestée se règle en amont, hors des institutions. Les petites démocraties insulaires sont particulièrement exposées à cette érosion douce : le nombre d’acteurs y est restreint, les carrières s’entrecroisent, la presse dispose de moyens comptés, et la sanction sociale de la dissidence est immédiate. Le Cap-Vert a jusqu’ici échappé à ce travers parce que la géométrie du pouvoir imposait, à intervalles réguliers, la contradiction.
L’enjeu n’est pas seulement institutionnel, il est économique. La réputation démocratique de l’archipel n’est pas un ornement : c’est un actif. Elle nourrit l’attractivité touristique, elle rassure une diaspora dont les transferts irriguent la consommation intérieure, elle pèse dans les conditions de financement d’un pays sans ressources minières, dépendant des importations et exposé au coût du fret et de l’énergie. Un doute sur la qualité de la séparation des pouvoirs ne se traduirait pas par une crise, mais par une érosion lente de la prime que les bailleurs et les investisseurs accordent aujourd’hui à la prévisibilité capverdienne.
La campagne qui s’ouvre dira si la classe politique en a conscience. Elle pourrait se réduire à un référendum sur la personne de Neves, dont la popularité personnelle dépasse celle de son ancien parti. Elle pourrait aussi devenir ce qu’elle devrait être : une discussion sur les contre-pouvoirs que l’archipel veut se donner maintenant que le hasard électoral ne les fournit plus. Financement des partis, indépendance du régulateur des médias, capacité d’enquête du Parlement, statut de l’opposition, ces sujets techniques deviennent décisifs le jour où la cohabitation disparaît.
En définitive, le Cap-Vert affronte un problème que réussissent rarement les démocraties installées : institutionnaliser une vertu qu’elles devaient jusque-là à la chance. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas capverdien, est celle de savoir si un système politique peut conserver ses garde-fous lorsque plus personne, au sommet, n’a intérêt à s’en servir.















