
Le 1er mai 2026, le conseil régional tigréen restauré par le TPLF a élu son président, contre la volonté du général Tadesse Worede, en place depuis avril 2025. Trois diplomates américains avaient prévenu Mekele, sanctions à l’appui. Trois ans après Pretoria, l’accord vacille, Asmara épie, Addis-Abeba retient son souffle.
Au pied des contreforts du Tembien, à l’aube du 1er mai 2026, les délégués du conseil régional tigréen ont franchi un à un les portiques d’un hôtel de Mekele. Trois jours plus tôt, le 28 avril, trois diplomates américains s’étaient succédé dans le bureau du général Tadesse Worede, président par intérim depuis avril 2025. Le message, rapporté par la publication tigréenne Wazema, tenait en quelques phrases : pas de retour à la guerre, pas de dérive vers Asmara, sous peine de gel d’avoirs et d’interdictions de voyage. Quelques heures plus tard, dans la salle plénière du conseil, restauré sur décision du Comité central du TPLF des 15 et 16 avril, un nouveau président a été désigné. Tadesse, qui avait écrit dès le 18 avril que cette restauration « nullifie l’accord de Pretoria », a perdu son fauteuil. Lui qui jurait encore le 21 avril, depuis son bureau, qu’il n’avait « aucune intention de quitter Mekele » et que « l’erreur de la période précédente ne se reproduira jamais », sera sommé, dans les jours qui viennent, de céder ses dossiers ou de se barricader dans ses fonctions. La Corne, ce dimanche 3 mai, mesure les ondes de choc.
L’enjeu déborde une rivalité entre deux hommes. À Mekele se superposent, depuis trois ans, trois projets institutionnels concurrents. Le premier, hérité de la guerre de 2020-2022, est celui du TPLF mouvement historique, gardien d’une légitimité plébiscitaire que ses cadres rappellent volontiers. La centrale du parti revendique, dans son communiqué du 16 avril, le mandat des « plus de 2,8 millions d’électeurs » du conseil pré-guerre. Le deuxième projet est celui de l’administration intérimaire négociée à Pretoria en novembre 2022, mandatée pour préparer un retour électoral civil et tenir lieu d’interlocuteur unique du fédéral. Le 8 avril, le Conseil des ministres éthiopien a prolongé son mandat jusqu’en 2027. Le troisième, plus discret mais central, est celui du Premier ministre Abiy Ahmed : un Tigré maintenu sous tutelle administrative, soustrait à toute échéance électorale susceptible de rouvrir les plaies, et tenu à distance d’Asmara. La séquence d’avril a fait s’entrechoquer ces trois logiques. Le scrutin du 1er mai, dans cette grammaire, n’est pas un acte démocratique routinier ; il prétend dire, à lui seul, qui détient la souveraineté tigréenne, et il le dit contre l’esprit du compromis sud-africain.
Le calendrier régional est désormais doublement tendu. À l’est, la frontière érythréenne reste un théâtre d’inquiétudes. Plusieurs notes d’Addis Standard et de Horn Review documentent depuis janvier le rôle d’Asmara dans un rapprochement avec certains cercles du TPLF, sur fond d’accès maritime contesté et de contentieux ouvert avec Addis-Abeba. À l’ouest, l’embrasement soudanais déborde au nord, la chute de Kurmuk fin avril ayant relancé la peur d’un effet Sahel sur le Nil bleu. Au centre, la Maison-Blanche redoute, après le revers vécu sur le dossier malien et les démonstrations du JNIM autour de Bamako le 28 avril, un nouveau front qui éroderait l’architecture de Pretoria, l’un des rares accords de paix signés au début de la décennie et tenus jusqu’ici. Le déplacement express des trois diplomates américains à Mekele, le 28 avril, vise donc moins à arbitrer une querelle interne qu’à figer un statu quo : une pression brutale par les sanctions personnelles, désormais préférée à la mécanique parlementaire de l’African Growth and Opportunity Act, suspendue à l’automne 2025. Le levier est étroit. Sans l’AGOA, sans aide militaire, sans projet bilatéral comparable à celui que Washington vient de sceller à Kinshasa, la voix américaine est moins audible qu’elle ne l’était à Pretoria. Pour Tadesse, qui jure ne pas quitter Mekele, le risque est double : l’isolement à l’extérieur, l’illégitimité à l’intérieur.
Reste à savoir ce que pèsera, dans la pièce qui se joue, la voix des Tigréens eux-mêmes. Selon le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies, plus d’un million de personnes restent déplacées dans la région et plusieurs woredas occidentaux occupés par les milices Amhara restent privés de services publics. Aucun de ces dossiers ne se résoudra par un vote de conseil. Trois scénarios se dessinent à très court terme. Premier scénario, Addis-Abeba reconnaît la nouvelle direction et négocie avec elle, en pariant que la verticalité du fédéral suffira à contenir les ambitions érythréennes : c’est le pari Abiy, le plus probable mais le plus instable. Deuxième scénario, Washington impose des sanctions ciblées contre les auteurs du basculement et bloque tout effet domino, sans rouvrir le levier économique de l’AGOA : c’est le pari américain, modeste mais réel. Troisième scénario, Asmara active ses relais militaires, et la guerre éthiopienne reprend sous une forme moins lisible que celle de 2020, plus fragmentée, plus difficile à arbitrer : c’est le scénario noir. Dans les trois cas, l’accord de Pretoria, signé sous les ovations de l’Union africaine il y a trois ans, sortira amoindri. En élisant un président, le conseil régional n’a pas seulement choisi un homme. Il a assumé, à mots couverts, la fin d’une fiction qui tenait, depuis novembre 2022, lieu de paix.















