
Devant le Parlement réuni en Congrès, le président gabonais a présenté le 17 juillet un nouveau contrat économique national tourné vers l’industrialisation. Au même moment, la distribution d’eau du Grand Libreville reste coordonnée par les forces de défense. L’écart entre les deux scènes tient lieu de bilan.
Par Éliane Moukoko
Le 17 juillet 2026, un an après son élection à la tête de l’État, Brice Clotaire Oligui Nguema s’est présenté devant le Parlement gabonais réuni en Congrès. Le discours n’avait pas la tonalité d’un bilan de mi-parcours. Il proposait autre chose : la formalisation d’un contrat économique national visant à convertir une économie de rente, héritée de six décennies d’exploitation pétrolière, en une économie de transformation, d’industrialisation et de souveraineté productive. L’ambition est réelle et, sur le papier, elle répond au bon diagnostic. À quelques kilomètres de l’hémicycle, pourtant, le Grand Libreville en était encore à consulter six numéros verts pour savoir où trouver de l’eau potable, la distribution restant placée sous la coordination des forces de défense et de sécurité jusqu’à nouvel ordre.
Les deux scènes ne se contredisent pas ; elles se complètent. La crise hydrique de Libreville n’est pas un accident climatique, c’est le solde d’un sous-investissement prolongé dans les réseaux et la production, dans un pays qui affiche pourtant l’un des revenus par habitant les plus élevés d’Afrique centrale. Elle rappelle la mécanique classique de la rente : les recettes d’exportation financent le budget de l’État et un secteur public dilaté, pendant que les infrastructures de service quotidien vieillissent hors du champ politique. Réquisitionner l’armée pour distribuer des citernes soigne le symptôme et signale la gravité du mal. C’est une réponse d’urgence, pas une politique publique.
Le pari présidentiel consiste précisément à casser cette mécanique. Le Gabon dispose d’atouts que d’autres producteurs n’ont pas : un couvert forestier considérable, un secteur manganésier de premier plan, une zone économique spéciale à Nkok qui a démontré qu’une transformation locale du bois était possible, et une population réduite qui limite la pression sociale immédiate. L’interdiction d’exporter des grumes brutes, décidée dès 2010, sert d’ailleurs de référence continentale : elle a fait passer le pays du statut d’exportateur de troncs à celui de producteur de placages et de meubles. Transposer cette logique au manganèse, aux terres rares et à l’agro-industrie constitue une trajectoire cohérente.
Reste que la souveraineté productive suppose des capitaux, du temps et des institutions capables d’arbitrer. Sur le premier point, le Gabon négocie dans un contexte financier contraint, avec un service de la dette qui absorbe une part croissante des recettes et des conditions de marché resserrées pour les émetteurs d’Afrique centrale. Sur le deuxième, l’industrialisation se compte en décennies, tandis que la légitimité politique se mesure en trimestres, et l’eau de Libreville rappelle quelle échelle de temps prime dans l’esprit des citadins. Sur le troisième point, la question devient franchement politique.
Car la Cinquième République gabonaise, adoptée par référendum en novembre 2024, a supprimé le poste de Premier ministre et concentré l’exécutif entre les mains du chef de l’État, un vice-président du gouvernement assurant désormais la coordination administrative. Cette architecture accélère la décision mais réduit le nombre d’instances capables de contredire. Le débat public s’est parallèlement rétréci : les réseaux sociaux font l’objet de restrictions depuis février, le nouveau Code de la nationalité a été promulgué par ordonnance le 26 février, sans vote parlementaire, et le parti Ensemble pour le Gabon l’a attaqué devant la Cour constitutionnelle en invoquant une rupture d’égalité entre nationaux. Son fondateur, l’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze, est incarcéré depuis le 16 avril dans une affaire d’abus de confiance portant sur des faits de 2008, dont ses avocats plaident la prescription.
Le contexte régional n’aide pas. Le Gabon appartient à une zone monétaire, la CEMAC, dont les réserves de change dépendent étroitement des recettes pétrolières de ses membres et où la Banque des États de l’Afrique centrale conduit depuis plusieurs années une politique de rapatriement des devises mal vécue par les opérateurs miniers et pétroliers. Libreville ne fixe donc ni son taux de change ni pleinement ses conditions de crédit. Sa marge de manœuvre réside dans la qualité de ses institutions internes et dans sa capacité à attirer des partenaires industriels durables. C’est précisément le terrain sur lequel les signaux envoyés depuis le début de l’année sont les plus contradictoires.
Cette configuration crée un risque précis, et il est économique autant que civique. Un programme d’industrialisation exige des contrats longs, des arbitrages fonciers, des concessions minières et forestières, des garanties d’État. Ce sont exactement les domaines où l’investisseur regarde moins le discours que la prévisibilité juridique et la qualité du contrôle. La Cour des comptes gabonaise a présenté le 16 juillet quatre documents stratégiques, geste utile de transparence budgétaire ; il faudra qu’il produise des suites vérifiables. Sans contre-pouvoirs opérants, la souveraineté productive risque de reproduire ce qu’elle prétend remplacer : une rente, simplement adossée à d’autres ressources et redistribuée par les mêmes canaux.
En définitive, le Gabon d’Oligui Nguema a formulé le bon objectif au bon moment, et c’est déjà beaucoup dans une région où les plans de diversification restent souvent des documents de bailleurs. Mais un contrat économique national suppose un contractant collectif, donc un espace où la contradiction s’exprime et où les engagements se vérifient. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas gabonais, est celle de savoir si l’on peut sortir d’une économie de rente en resserrant simultanément le jeu politique. Libreville en offrira la réponse la plus concrète le jour où ses robinets couleront sans escorte militaire.















