Kaïs Saïed, Président de la Tunisie

Un décret présidentiel publié le 24 juillet 2026 contraint les banques tunisiennes à consacrer chaque année 8% de leurs bénéfices à des financements d’honneur, sans intérêts ni garanties. Une réponse volontariste à l’exclusion bancaire, qui interroge la frontière entre politique sociale et contrainte sur le crédit.

Par Karim Benyahia

À Tunis, le décret n° 2026-148 est paru au Journal officiel le vendredi 24 juillet 2026, deux jours après avoir été signé par le président Kaïs Saïed. Le texte impose aux banques du pays de réserver, chaque année, au moins 8 pour cent de leurs bénéfices à des prêts sans intérêts ni garanties, destinés aux petits porteurs de projets. Baptisés financements d’honneur, ces crédits pourront atteindre 25 000 dinars, être remboursés sur deux ans et assortis d’un différé de six mois. Chaque banque devra ouvrir dans ses livres une ligne dédiée. La mesure traduit une conviction constante du chef de l’État : l’argent doit servir le peuple, pas seulement la rente bancaire. Vingt-cinq mille dinars représentent environ huit mille dollars, une somme substantielle pour un micro-entrepreneur tunisien.

Le dispositif ne surgit pas de nulle part. Il découle de l’article 412 ter du Code de commerce, qui prévoit l’ouverture, au sein des banques, de lignes de financement d’honneur alimentées par une part de leurs profits. Le décret en fixe enfin les conditions d’application : bénéficiaires éligibles, à savoir particuliers, porteurs de microprojets, petites et moyennes entreprises et sociétés dites communautaires ; plafond ; durée ; absence de sûretés exigées. En transformant une faculté restée théorique en obligation chiffrée, Kaïs Saïed impose au secteur bancaire un canal de redistribution qu’il ne contrôlait pas, au nom d’une économie qu’il veut arracher aux logiques de marché. Jusqu’ici restée lettre morte, cette disposition prend, avec le décret, force d’obligation assortie d’un pourcentage précis. Le concept de société communautaire, introduit par Kaïs Saïed pour promouvoir une économie sociale et solidaire, trouve ici un instrument de financement dédié.

La mesure s’inscrit dans la doctrine que le président déroule depuis sa concentration des pouvoirs. Sociétés communautaires, planification par la base, méfiance envers les bailleurs extérieurs et le Fonds monétaire international : Kaïs Saïed cherche un modèle économique alternatif, adossé à la mobilisation des ressources internes plutôt qu’à l’endettement. Le refus d’un accord classique avec le FMI a privé Tunis de financements extérieurs ; l’État se tourne donc vers les liquidités du système bancaire national. Le crédit d’honneur devient l’instrument d’une politique sociale menée sans marge budgétaire, en déplaçant l’effort sur les établissements privés et publics. Depuis la concentration des pouvoirs entamée le 25 juillet 2021, avec la suspension du Parlement, puis la Constitution de 2022, le président a fait de l’autosuffisance économique un pilier de son discours souverainiste. Les négociations avec le FMI, autour d’un programme d’environ deux milliards de dollars, sont au point mort depuis qu’il a récusé ce qu’il qualifie de diktats extérieurs.

Pour les Tunisiens exclus du crédit, la promesse est réelle. Dans un pays où le chômage des jeunes diplômés reste élevé et où l’accès au financement bute sur l’exigence de garanties, un prêt de 25 000 dinars sans caution peut faire naître un atelier, un commerce, une exploitation. Le dispositif vise précisément ceux que le système bancaire écarte faute d’historique de crédit ou de patrimoine à hypothéquer. Reste que la portée dépendra de la mise en œuvre : critères d’attribution, capacité des banques à instruire des milliers de dossiers, et risque, dans un climat de défiance, que la ligne d’honneur serve d’abord les mieux introduits. L’économie tunisienne, engluée dans une croissance atone et un chômage élevé, offre pourtant peu de relais à ces microprojets une fois lancés.

Pour les banques, le calcul est plus délicat qu’il n’y paraît. Sommées d’affecter 8 pour cent de leurs bénéfices à des crédits non rémunérés et non garantis, elles absorbent un coût du risque intégral sans contrepartie d’intérêt. Les établissements déjà fragilisés par l’exposition à la dette publique et par un environnement de croissance atone redoutent une érosion de leur rentabilité et un possible gonflement des créances douteuses. Certains responsables du secteur, cités par la presse tunisienne, s’interrogent à demi-mot sur la solidité juridique d’une obligation qui transforme une part de leurs profits en dépense sociale imposée par décret. Dans un secteur où les banques figurent parmi les premiers créanciers de l’État, cette ponction supplémentaire alimente la crainte d’un cercle vicieux entre finances publiques fragiles et bilans bancaires sous tension.

Le bras de fer larvé entre l’État et les banques dépasse la seule question du crédit. Il met en scène l’affrontement entre une vision présidentielle de l’économie, dirigée d’en haut au nom de la justice sociale, et la logique prudentielle d’un secteur soumis aux ratios de solvabilité. En légiférant par décret, sans réel débat parlementaire, Kaïs Saïed confirme une méthode : celle d’un pouvoir qui impose ses instruments plutôt qu’il ne les négocie. Les partenaires extérieurs, agences de notation et investisseurs y verront un signal supplémentaire d’un environnement où la contrainte politique prime sur la stabilité des règles. À l’approche des prochaines échéances de remboursement de la dette extérieure, chaque signal adressé aux marchés compte double.

En définitive, le crédit d’honneur n’est pas seulement un outil de microfinance ; il redessine les rapports de force entre l’État tunisien et son système financier. Pour les banques, la voie est étroite : contribuer à l’inclusion sans fragiliser leurs bilans. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas tunisien, est celle de savoir si l’on peut décréter l’inclusion financière par la contrainte, ou si une redistribution soutenable suppose des ressources budgétaires que Tunis, brouillée avec ses bailleurs, n’a plus. Le succès du dispositif se mesurera moins au pourcentage inscrit dans le décret qu’au nombre de projets réellement nés, et remboursés.