En s’emparant de Bara et de la route d’exportation reliant Khartoum au Kordofan-Nord les 25 et 26 juillet 2026, l’armée soudanaise a rouvert un corridor vers El-Obeid assiégée. Une percée qui pourrait marquer un tournant dans une guerre enlisée depuis avril 2023.

Par Karim Benyahia

Le week-end des 25 et 26 juillet 2026, les colonnes de l’armée soudanaise ont progressé dans les plaines du Kordofan-Nord. En deux jours de combats, elles ont repris la ville de Bara, les localités d’Um Sayala et de Jabrat Al-Sheikh, puis annoncé le contrôle total de la route d’exportation reliant la capitale Khartoum à la région. Selon les responsables militaires, soixante-treize véhicules lourdement armés des Forces de soutien rapide auraient été détruits. Pour une guerre qui, depuis avril 2023, avait figé les lignes, cette avancée éclair a des allures de bascule. Depuis le 15 avril 2023, la guerre entre l’armée régulière et les paramilitaires a plongé le pays dans ce que les Nations unies décrivent comme la pire crise de déplacement au monde. Le siège du gouvernement, replié à Port-Soudan sur la mer Rouge, suit ces avancées comme autant de signes d’une possible reprise en main du centre du pays.

La localité de Bara commande l’accès à El-Obeid, capitale du Kordofan-Nord, assiégée et bombardée depuis des mois par les Forces de soutien rapide de Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemedti. En sécurisant Um Sayala, verrou de la route d’Omdurman, l’armée du général Abdel Fattah al-Burhan s’ouvre un nouveau couloir d’approvisionnement vers la ville tout en réduisant la menace sur Khartoum et l’État du Nil-Blanc. Le Kordofan, carrefour entre le centre du pays et le Darfour tenu par les paramilitaires, est devenu l’enjeu logistique décisif d’un conflit qui a fait des dizaines de milliers de morts et déplacé plus de douze millions de personnes. El-Obeid, nœud routier vers le Darfour, constitue la clé de tout mouvement vers l’ouest du pays ; sa libération ou sa chute commande la suite de la campagne.

Fort de ces gains, al-Burhan a ordonné une offensive de grande ampleur destinée, selon ses termes, à nettoyer le pays jusqu’à la frontière avec la République centrafricaine. Le discours se veut celui d’une reconquête méthodique, région après région. Il masque mal la persistance des difficultés : El-Obeid, à peine soulagée, a essuyé de nouvelles frappes de drones dans les heures qui ont suivi l’annonce, signe que les Forces de soutien rapide conservent une capacité de nuisance à distance. La reprise d’un axe routier ne vaut pas encore contrôle du territoire ni retour des civils. Les combats se doublent désormais d’une guerre des airs, où drones et frappes à longue portée frappent villes et infrastructures loin des lignes de front. À El-Fasher, dans le Darfour assiégé, la population reste prise au piège d’un blocus que la percée du Kordofan ne lève en rien.

Sur le terrain, le sort des habitants demeure le point aveugle de ces communiqués triomphants. À El-Obeid, la population survit sous blocus, privée d’eau, de vivres et de soins, tandis que les combats autour des localités reprises exposent les civils aux représailles. Les organisations humanitaires alertent depuis des mois sur une famine qui gagne le Kordofan et le Darfour, dans un pays où l’accès aux zones de front reste largement fermé aux secours. La percée militaire, si elle desserre l’étau logistique, ne garantit ni corridor humanitaire ni protection pour ceux qui n’ont pas fui. Dans plusieurs localités, l’aide alimentaire n’arrive qu’au compte-gouttes, quand elle n’est pas détournée ou bloquée par les belligérants, et les épidémies prospèrent sur les décombres des systèmes de santé.

Derrière les deux camps se déploie une constellation de soutiens extérieurs qui prolonge la guerre. Les Forces de soutien rapide s’appuient sur des réseaux d’or, écoulé vers les Émirats et au-delà, que Londres a récemment cherché à sanctionner. L’armée, elle, bénéficie d’appuis régionaux concurrents et d’une industrie militaire nationale. Cette internationalisation du conflit, où chaque parrain défend ses intérêts miniers, portuaires ou stratégiques sur la mer Rouge, transforme le Soudan en champ d’affrontement par procuration et rend illusoire tout règlement purement soudanais. Les Émirats arabes unis, accusés de longue date d’armer les paramilitaires, ce qu’ils démentent, incarnent cette guerre par intermédiaires que nul acteur régional n’a intérêt à voir cesser trop vite.

Les médiations, elles, tournent à vide. Les initiatives portées par l’Arabie saoudite, les États-Unis, l’Union africaine et les voisins de la région se heurtent au calcul des deux généraux, persuadés chacun de pouvoir l’emporter militairement. Chaque victoire de terrain, comme celle du Kordofan, éloigne d’autant la table des négociations : l’armée n’a aucune raison de transiger quand elle avance, les paramilitaires aucune envie de capituler tant qu’ils tiennent le Darfour. La guerre s’installe dans une logique d’usure où les gains sont réversibles et les pertes, elles, définitives. Les pourparlers de Djeddah, engagés dès 2023 sous l’égide saoudienne et américaine, n’ont jamais dépassé le stade des trêves humanitaires aussitôt violées.

En définitive, la reconquête du Kordofan-Nord illustre moins la fin de la guerre que sa mue. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas soudanais, est celle de savoir si une victoire militaire peut jamais tenir lieu de projet politique dans un pays fracturé, dont les institutions ont été emportées par la rivalité de deux hommes en armes. Pour les Soudanais, la reprise d’une route ne rouvrira pas d’elle-même l’horizon d’un État. Tant que les parrains étrangers trouveront leur compte à l’entretien du feu, chaque corridor rouvert risque de n’être qu’une trêve avant la prochaine offensive. Faute d’un processus politique inclusif, la carte militaire pourra changer de couleur sans que le sort du pays, lui, ne change vraiment.