
Le Premier ministre Mostafa Madbouly a lancé les travaux d’un programme économique national pour l’après-FMI. Alors que les deux programmes conclus avec le Fonds monétaire international s’achèvent fin 2026, Le Caire assure ne pas vouloir d’un nouvel accord et mise sur une croissance affranchie de la tutelle.
Par Tunde Adeyemi
C’est une réunion de travail qui vaut déclaration d’intention. Ces derniers jours au Caire, le Premier ministre Mostafa Madbouly a présidé le lancement de l’élaboration d’un programme économique national destiné à prendre le relais des accords conclus avec le Fonds monétaire international. Autour de la table, le ministre des Finances Ahmed Kouchouk, le gouverneur de la Banque centrale Hassan Abdallah et plusieurs responsables de premier plan. L’objectif affiché : jeter les bases d’une nouvelle phase de développement, une fois refermé le chapitre de l’ajustement piloté depuis Washington. Pour la première économie d’Afrique du Nord, l’enjeu est de taille.
L’Égypte sort d’un cycle éprouvant. Les deux programmes en cours avec le FMI, dotés d’une enveloppe portée à quelque huit milliards de dollars, doivent s’achever en octobre et décembre 2026. En contrepartie, Le Caire a consenti des réformes douloureuses : flottement de la livre, coupes dans les subventions, tour de vis budgétaire et engagement de relever les recettes fiscales de deux points de produit intérieur brut. Ces mesures ont stabilisé les grands équilibres et rassuré les marchés, mais au prix d’une inflation qui a rogné le pouvoir d’achat et d’un mécontentement social diffus. Le gouvernement veut désormais reprendre la main sur son agenda.
Le message est clair : l’Égypte n’entend pas signer de nouvel accord à l’issue des programmes actuels. Un groupe de travail conjoint, associant gouvernement, Banque centrale et administrations compétentes, doit définir priorités et objectifs de moyen terme, en veillant à la cohérence entre politiques budgétaire, monétaire et sectorielles. L’ambition est de passer d’une logique de conditionnalité subie à une stratégie de développement assumée, portée par l’investissement, les exportations hors hydrocarbures et un secteur privé que l’État promet, une fois de plus, de laisser respirer. La rhétorique de la souveraineté économique, très prisée sur le continent, structure ce nouveau discours.
Reste que, pour l’Égyptien ordinaire, la fin de la tutelle ne garantit pas la fin des difficultés. Les années de réforme ont laissé des traces : prix élevés, salaires laminés par l’inflation, poids d’une dette dont le service absorbe une part considérable des recettes de l’État. Beaucoup redoutent qu’un desserrement prématuré de la discipline budgétaire ne ravive les déséquilibres que le FMI avait contribué à contenir. La crédibilité du programme post-FMI se jouera moins dans les intentions affichées que dans la capacité du gouvernement à conjuguer rigueur et amélioration tangible du quotidien, équation qu’aucun ajustement n’a jamais résolue sans douleur.
Les créanciers et les investisseurs, eux, scrutent le message avec attention. Le programme du FMI faisait office de gage de sérieux, rassurant les marchés sur la trajectoire de la dette égyptienne et facilitant l’accès aux financements extérieurs. En s’en affranchissant, Le Caire parie sur la solidité retrouvée de ses fondamentaux, portés par les transferts de la diaspora, le tourisme et une balance des paiements en amélioration. Mais l’exercice est délicat : l’Égypte demeure lourdement endettée, et le moindre signe de relâchement pourrait renchérir le coût de son financement. La confiance des marchés, patiemment reconstruite, reste un actif fragile.
Ce pari s’inscrit dans un contexte régional sous tension. L’Égypte a longtemps bénéficié de l’appui financier des monarchies du Golfe et de sa position géostratégique, sur le canal de Suez et aux portes d’un Proche-Orient instable. Ces rentes de situation, revenus du canal, aides bilatérales, méga-investissements émiratis, ont amorti les chocs mais ne sauraient tenir lieu de modèle. En affichant sa volonté de voler de ses propres ailes, Le Caire cherche à convertir une dépendance aux bailleurs et aux parrains en autonomie productive. Le pari est aussi politique : il s’agit de démontrer, à l’intérieur comme à l’extérieur, que le régime maîtrise son destin économique.
Le bilan chiffré du programme éclaire l’ampleur du pari. Sur les quelque neuf milliards de dollars promis au titre des deux accords, l’Égypte en a déjà reçu plus de sept, au fil de revues successives, et une dernière tranche d’environ un milliard et demi est attendue avant l’échéance. Les prévisions de croissance, autour de quatre à cinq pour cent selon les exercices, traduisent un redressement réel, porté par le tourisme et les transferts de la diaspora. Mais la dette publique reste massive et son service continue d’absorber une part écrasante des recettes de l’État, réduisant d’autant les marges de manœuvre du prochain programme.
Le calendrier n’est pas neutre. En choisissant d’annoncer sa sortie de la tutelle avant même la fin des programmes en cours, Le Caire adresse un signal politique autant qu’économique, à destination d’une opinion lassée de l’austérité et de partenaires du Golfe soucieux de la stabilité égyptienne. Le pari suppose que la discipline survivra à la levée de la contrainte, hypothèse que l’expérience de nombreux pays émergents invite à manier avec précaution. Car l’histoire récente regorge d’États qui, sitôt affranchis du Fonds, ont vu resurgir les déséquilibres qu’ils croyaient conjurés.
En définitive, le programme post-FMI n’est pas qu’un document de planification ; il traduit une aspiration partagée par nombre d’États africains, celle de sortir de la tutelle des bailleurs sans retomber dans les déséquilibres qui les y avaient conduits. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas égyptien, est celle de savoir si l’on peut préserver la discipline née de la contrainte extérieure une fois cette contrainte levée. Le Caire s’apprête à administrer, grandeur nature, la preuve la plus difficile : celle qu’un pays peut se réformer pour lui-même, et non pour ses créanciers.














