Le Nigérian Aliko Dangote est consacré comme l’homme le plus riche de l’Afrique 

Après avoir facturé son carburant en dollars mi-juillet, la raffinerie d’Aliko Dangote a repris ses ventes en naira le 23 juillet 2026, mais à un prix relevé de 140 nairas le litre. Derrière ce bras de fer sur la devise se joue la promesse de souveraineté énergétique de Bola Tinubu.

Par Tunde Adeyemi

 

Le 23 juillet 2026, les camions ont recommencé à charger l’essence en nairas aux portiques de la raffinerie Dangote, sur la zone franche de Lekki, près de Lagos. Dix jours plus tôt, le groupe d’Aliko Dangote, homme le plus riche d’Afrique, avait provoqué une onde de choc en abandonnant la facturation en monnaie nationale au profit du dollar. Le retour au naira s’est fait à un prix relevé, 1 215 nairas le litre à la sortie d’usine, contre 1 075 auparavant, soit 140 nairas de hausse. La reprise a soulagé les distributeurs, mais elle laisse intact le différend qui l’a provoquée. Pendant dix jours, l’incertitude sur la devise de facturation avait ravivé le spectre des files d’attente aux stations-service, souvenir tenace des pénuries chroniques du pays.

L’affaire touche au cœur du dispositif énergétique nigérian. Depuis octobre 2024, un accord dit naira-for-crude, voulu par le président Bola Tinubu et validé par le Conseil exécutif fédéral, oblige la compagnie publique NNPC à livrer du brut à la raffinerie en monnaie locale plutôt qu’en devises. Le mécanisme visait à réduire la pression sur le marché des changes et à ancrer les prix des carburants dans l’économie domestique. Or Dangote affirme n’avoir reçu qu’une fraction des cargaisons promises, trois livraisons sur les quatorze attendues selon le groupe, l’obligeant à acheter du brut en dollars sur le marché international et donc à répercuter le coût de la devise. Dangote a martelé que le paiement du brut en naira, en supprimant une part massive de la demande de dollars, allègerait la pression sur la monnaie ; encore faut-il que les cargaisons suivent.

La réaction du pouvoir a été rapide. Des collaborateurs de la présidence ont rencontré les dirigeants de Dangote et de la NNPC pour ramener les transactions dans le giron du naira, quitte à mettre en scène un compromis. Officiellement, l’État réaffirme que la raffinerie, capable de traiter 650 000 barils par jour, demeure le socle de la souveraineté énergétique du pays et un moteur de croissance. Dans les faits, Abuja doit composer avec un acteur privé dont la puissance rivalise avec celle de l’appareil public, et dont les décisions commerciales pèsent immédiatement sur le prix à la pompe payé par plus de deux cents millions d’habitants. Érigée à grands frais, pour un investissement estimé à plus de vingt milliards de dollars, la raffinerie devait affranchir le Nigeria d’un paradoxe tenace : premier producteur de brut du continent, le pays importait jusqu’ici l’essentiel de ses carburants raffinés.

Pour les Nigérians, l’arbitrage entre naira et dollar n’a rien d’abstrait. Chaque relèvement du prix de sortie d’usine se traduit en quelques jours par un renchérissement des transports, des denrées et de l’électricité produite par des groupes électrogènes omniprésents. La hausse de 140 nairas intervient alors que l’inflation, à 15,91 pour cent en juin, ronge déjà le pouvoir d’achat, et que l’inflation alimentaire dépasse 17 pour cent. La fin des subventions aux carburants, décidée par Tinubu dès son arrivée en 2023, avait promis un marché assaini ; elle a surtout transféré au consommateur la volatilité du brut et du taux de change. Deux ans après, la promesse d’un carburant enfin abordable se heurte à la réalité d’un prix indexé, de fait, sur le dollar et sur les cours mondiaux.

Les intermédiaires de la filière, distributeurs indépendants et opérateurs de dépôts, se retrouvent pris en tenaille. Habitués depuis des décennies aux importations de produits raffinés, ils dépendent désormais d’un fournisseur unique et dominant, dont ils subissent les variations de prix sans réel pouvoir de négociation. Certains redoutent une reconfiguration brutale du marché, où la raffinerie géante capterait à la fois la production, la logistique et une part de la distribution. Un responsable du secteur, cité par la presse de Lagos, résume cette crainte : la dépendance aux majors étrangères a simplement changé d’adresse. Le spectre d’un monopole intégré, de la cuve au pistolet de pompe, hante une filière longtemps morcelée entre importateurs.

Le bras de fer révèle une asymétrie inédite. D’un côté, un État qui a fait de la raffinerie l’emblème de son récit de redressement et ne peut se permettre de la voir vaciller. De l’autre, un conglomérat qui, en basculant du naira au dollar puis en revenant en arrière, a démontré sa capacité à dicter le tempo. La flambée récente du Brent, repassé au-dessus de 90 dollars le baril, accentue la contrainte : plus le brut est cher en devises, plus le maintien d’une facturation en naira devient coûteux pour un raffineur qui n’est pas approvisionné en monnaie locale. Le compromis trouvé ressemble à une trêve, pas à un règlement. Le paradoxe est cruel pour Abuja : l’outil censé garantir l’autonomie énergétique expose le pays à la stratégie commerciale d’un seul groupe.

En définitive, la querelle du naira n’est pas seulement un litige commercial ; elle interroge le modèle nigérian tout entier. Pour l’État, la voie est étroite : garantir des prix supportables à la population sans casser l’économie d’un projet privé érigé en symbole national. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérian, est celle de savoir si un géant industriel unique peut porter la souveraineté énergétique d’un pays sans en devenir, à son tour, le point de vulnérabilité. Tant que la NNPC ne livrera pas le brut promis, chaque hausse à la pompe rappellera que l’indépendance annoncée reste suspendue à une devise.