
Le 3 mai, Cyril Ramaphosa s’est rendu en secret à la ferme privée d’Emmerson Mnangagwa, à Kwekwe. Objet officiel : une « visite de travail ». Objet réel, selon plusieurs sources concordantes: avertir le président zimbabwéen que ni Pretoria ni la SADC ne toléreront un nouveau coup d’État. Car derrière le Constitutional Amendment Bill No.3, qui doit passer au Parlement à partir du 16 mai, c’est bien un coup qui se joue, feutré, légaliste, mais radical.
Dimanche 3 mai 2026, un convoi sud-africain discret franchit les grilles de Precabe Farm, l’exploitation agricole d’Emmerson Mnangagwa dans la province des Midlands. Cyril Ramaphosa n’a prévenu ni la presse ni, semble-t-il, le protocole habituel. Selon un responsable du renseignement cité par MyZimbabwe News, le président sud-africain est venu délivrer deux messages : ne pas limoger le vice-président Constantino Chiwenga, et ne pas forcer le passage du Constitutional Amendment Bill No.3. La visite a duré quelques heures. Elle a suffi à révéler l’ampleur de la crise qui couve à Harare, et à exposer l’inquiétude d’une Afrique australe qui redoute de voir l’un de ses membres imploser.
Le Bill No.3, publié au Journal officiel le 16 février 2026 par le Speaker du Parlement Jacob Mudenda, est le texte le plus ambitieux et le plus dangereux soumis au législateur zimbabwéen depuis l’adoption de la Constitution de 2013. Ses dispositions ne se limitent pas à un ajustement technique. Le projet remplace l’élection présidentielle au suffrage universel direct par un vote du Parlement réuni en collège électoral. Il allonge les mandats présidentiel et parlementaire de cinq à sept ans, ce qui, appliqué rétroactivement, prolongerait la présidence de Mnangagwa jusqu’en 2030 sans passage par les urnes. Il crée dix sièges de sénateurs nommés par le président « sur la base de compétences professionnelles », renforçant le contrôle de l’exécutif sur la chambre haute. Il supprime la Commission nationale pour la paix et la réconciliation ainsi que la Commission genre du Zimbabwe. Et il transfère la gestion du fichier électoral au Registrar-General, un poste sous tutelle directe de l’exécutif. L’ensemble dessine un régime où le président ne serait plus élu par le peuple, mais par un Parlement qu’il contribue à composer.
La genèse du Bill No.3 est indissociable du pacte non écrit de novembre 2017. Lorsque l’armée zimbabwéenne a forcé Robert Mugabe à la démission, l’opération reposait sur un accord implicite entre Mnangagwa et Chiwenga, alors commandant des forces de défense : Mnangagwa accéderait à la présidence, exercerait un mandat, peut-être deux, puis laisserait la place à son allié militaire. Chiwenga, architecte du coup, acceptait le rôle de vice-président en échange de la promesse d’une succession ordonnée. Dès 2018, pourtant, l’entourage de Mnangagwa a commencé à travailler sur des mécanismes de prolongation. La campagne « ED2030 », orchestrée par des cadres du ZANU-PF loyaux au président, a pris de l’ampleur à partir de 2024. Le Bill No.3 est l’aboutissement législatif de cette stratégie : en supprimant l’élection directe, il neutralise le seul levier que Chiwenga pourrait utiliser pour conquérir la présidence par les urnes, et il transforme le Parlement en instrument de légitimation.
Chiwenga l’a compris, et il a choisi de porter l’affrontement sur la place publique. Le 25 avril 2026, lors d’un rassemblement catholique à Murewa, dans le Mashonaland East, le vice-président a prononcé un sermon que la presse zimbabwéenne a unanimement interprété comme un défi frontal. Sans nommer le président, il a évoqué « ceux qui s’accrochent au pouvoir au mépris des engagements pris devant Dieu et devant le peuple ». La sortie, inhabituellement directe pour un homme réputé calculateur et patient, a fait basculer la rivalité dans l’arène ouverte. Selon MyZimbabwe News, une faction de hauts responsables au sein du Politburo du ZANU-PF préparerait un blocage du Bill No.3 lors du vote parlementaire. L’affrontement n’est plus souterrain.
C’est dans ce contexte que Ramaphosa s’est déplacé. L’Afrique du Sud, première économie de la SADC et hébergeant entre deux et trois millions de Zimbabwéens sur son territoire, ne peut se permettre une déstabilisation de son voisin septentrional. Un coup d’État, une implosion du ZANU-PF ou un affrontement armé entre factions provoquerait une vague migratoire que l’Afrique du Sud, déjà sous forte tension xénophobe depuis les violences de 2024-2025, n’absorberait pas sans fracture sociale. La Democratic Alliance, partenaire de coalition de Ramaphosa au sein du Government of National Unity, a vivement critiqué la visite, l’accusant de cautionner un régime en dérive autoritaire plutôt que de conditionner le dialogue au respect de la Constitution de 2013. Mais la logique de Pretoria est moins idéaliste que gestionnaire : contenir le risque avant qu’il ne déborde.
Le vote parlementaire est prévu à partir du 16 mai 2026. Les auditions publiques, lancées le 30 mars, ont été marquées par des intimidations dans plusieurs provinces. Al Jazeera rapportait début avril que des citoyens zimbabwéens redoutent que la réforme ne supprime tout choix politique réel. Le texte requiert une majorité des deux tiers dans chaque chambre. Sur le papier, le ZANU-PF la détient. Dans les faits, la discipline de parti n’a jamais été aussi fragile depuis novembre 2017, et la faction pro-Chiwenga pourrait disposer d’assez de voix pour empêcher l’atteinte du seuil.
Harare se retrouve prise dans un trilemme insoluble : Mnangagwa veut rester, Chiwenga veut succéder, et la SADC veut la stabilité. Les trois objectifs sont mutuellement incompatibles. Si le Bill No.3 passe, il entérine un précédent continental : un président africain qui supprime sa propre élection par voie parlementaire, sans même recourir au référendum que la Constitution de 2013 prévoit pour les amendements fondamentaux. Si le texte échoue, Mnangagwa sort affaibli et Chiwenga enhardi, avec le risque d’une revanche dont personne, à Pretoria comme à Harare, ne souhaite nommer la forme à voix haute.














