
En posant le pied à Koulouba le 28 juillet 2026, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye est devenu le premier dirigeant en exercice de la CEDEAO à se rendre chez un membre de l’Alliance des États du Sahel. Visite de rupture symbolique, aux effets encore incertains sur une fracture régionale profonde.
Par Aïssatou Diallo
Le protocole avait soigné la mise en scène. Le 28 juillet 2026, au palais de Koulouba qui surplombe Bamako, le général Assimi Goïta, président de la transition malienne, a reçu avec les honneurs militaires son homologue sénégalais Bassirou Diomaye Faye. Pour le Mali et le Sénégal, la séquence dépassait la simple courtoisie diplomatique. En franchissant le perron du palais, Faye devenait le premier président en exercice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest à fouler le sol d’un pays de l’Alliance des États du Sahel depuis que Bamako, Ouagadougou et Niamey ont claqué la porte de l’organisation. Tout tenait dans une image, une main tendue par-dessus une fracture longtemps jugée irréparable.
La visite, présentée comme une mission de travail et de solidarité de vingt-quatre heures, survenait dix jours après une embuscade meurtrière qui avait coûté la vie à une cinquantaine de soldats maliens sur l’axe reliant Anefis à Gao. Faye a pesé ses mots, assurant que le Mali pouvait compter sur le soutien indéfectible du Sénégal face au terrorisme. Les deux chefs d’État ont dit vouloir intensifier la coopération sécuritaire, relancer l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal et redonner du souffle à l’Union monétaire ouest-africaine. Derrière la chaleur affichée perçait la géographie d’une région déchirée, où chaque geste compte double.
Le geste doit sa portée à ce qui l’a précédé. Investi le 19 juillet à Freetown de la présidence tournante de la CEDEAO, Faye avait fait de la réconciliation avec le bloc sahélien la signature de son mandat. Le choix de Bamako pour première étape n’a rien d’anodin. C’est au Mali, épicentre du basculement souverainiste, que la rupture de 2025 a pris corps. En s’y rendant d’abord, le Sénégalais assume un rôle de passeur, celui d’un dirigeant à la légitimité électorale fraîche, réputé proche des idées panafricaines qui irriguent les capitales sahéliennes, et donc mieux placé qu’un autre pour parler aux généraux sans les braquer.
L’exercice a toutefois ses limites, et elles sont massives. Le retrait de la CEDEAO, notifié au début de 2025 et devenu effectif malgré les délais de courtoisie, a été présenté par les trois juntes comme irréversible. La Confédération des États du Sahel a depuis bâti son propre récit. Une force unifiée appelée à monter en puissance, des projets de monnaie commune, un retrait du Statut de Rome, un éloignement des partenaires occidentaux au profit de Moscou. Une visite, fût-elle historique, ne défait pas cet édifice. Bamako reçoit volontiers les marques d’égards, mais n’a jamais laissé entendre qu’il rebrousserait chemin.
L’asymétrie des attentes complique encore l’équation. Dakar cherche à préserver un espace communautaire ouest-africain vidé de son cœur sahélien et à éviter que la fracture politique ne se double d’une ligne de faille monétaire, alors que l’AES conteste jusqu’au franc CFA. Les juntes, elles, attendent des actes, une levée des derniers irritants, une reconnaissance de leur trajectoire, une coopération sécuritaire sans conditionnalité démocratique. Entre les deux, la CEDEAO joue sa crédibilité. L’organisation a perdu près de la moitié de sa profondeur territoriale et une part de son autorité normative. Elle ne peut se permettre ni l’humiliation d’un refus, ni l’illusion d’un retour en fanfare.
Reste que la diplomatie des symboles n’est pas vaine. En parlant de paix, de sécurité régionale et de projets partagés autour du fleuve Sénégal, Faye et Goïta réactivent des solidarités anciennes que la brouille institutionnelle n’a jamais totalement effacées. Le Sénégal et le Mali partagent une frontière, un fleuve, des routes commerciales et des populations mêlées. L’enclavement malien fait de Dakar un débouché naturel vers l’Atlantique. Sur ce socle bilatéral, plus solide que les architectures régionales, peut se reconstruire une confiance que les communiqués de la CEDEAO n’atteignent plus. C’est peut-être là, dans le concret des corridors et des barrages, que se rejoue l’unité abstraite proclamée à Abuja.
À Freetown, dix jours plus tôt, la CEDEAO avait tenté de tourner la page de ses divisions en renouvelant l’équipe de sa Commission et en confiant sa présidence tournante à Dakar. Mais l’organisation avance amputée. Le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger l’a privée d’un vaste arrière-pays sahélien, de dizaines de millions d’habitants et d’une profondeur stratégique face à des groupes jihadistes qui ignorent les frontières administratives. Réduire la Communauté à ses seuls membres côtiers, c’est fragiliser la lutte antiterroriste au moment où elle se durcit. Faye le sait, lui dont le pays voit la menace remonter vers ses régions orientales. Sa visite à Bamako répond aussi à un calcul sécuritaire froid. Sans coordination avec les armées sahéliennes, aucune capitale de la sous-région ne peut se croire durablement à l’abri, et le fleuve commun ne saurait tenir lieu de ligne de défense.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas malien, est celle de savoir si une réconciliation entre la CEDEAO et l’AES peut naître de la relation personnelle entre deux chefs d’État plutôt que d’un compromis institutionnel négocié. Pour Faye, la voie est étroite. Trop de gestes vers les juntes, et il froisse les partenaires attachés à l’ordre constitutionnel. Trop peu, et il laisse la fracture se pétrifier. En définitive, la visite de Bamako n’est pas seulement une image d’archives. Elle mesure ce qui reste d’espace commun à une Afrique de l’Ouest coupée en deux, et le prix que chacun est prêt à payer pour le préserver.















