Le Quai d’Orsay

Arrêtés fin juillet et mis en examen à Lomé, deux ressortissants français employés par une société de production restent détenus, a confirmé le Quai d’Orsay le 18 août. Discret sur le fond du dossier, l’épisode ravive les tensions entre la France et un Togo en pleine mue institutionnelle.

Par Karim Benyahia

C’est un communiqué laconique du ministère français des Affaires étrangères qui a mis, le 18 août 2026, un visage officiel sur une affaire jusque-là confinée aux rumeurs. Deux ressortissants français, présentés comme des réalisateurs travaillant pour une société de production, sont détenus au Togo depuis leur arrestation, le 27 juillet, à Lomé. Le Quai d’Orsay indique que les deux hommes font l’objet d’une information judiciaire conduite par un juge d’instruction, qu’ils ont reçu trois visites consulaires et que Paris, par son ambassade et ses services centraux, reste mobilisé pour veiller à leurs conditions de détention comme à leurs droits de la défense.

Le plus frappant, dans cette affaire, tient à ce que l’on n’en sait pas. Ni le ministère français ni les autorités togolaises n’ont précisé les charges retenues, ni la durée prévisible de la procédure. Que filmaient exactement ces deux hommes, et pour quel commanditaire ? S’agissait-il d’un documentaire, d’un reportage, d’une commande privée ? Le silence officiel laisse le champ libre aux interprétations, dans un pays où la captation d’images, surtout sensibles, s’est révélée plus d’une fois source d’ennuis judiciaires pour les journalistes et documentaristes étrangers. Plusieurs correspondants ont, par le passé, été expulsés ou privés d’accréditation. La prudence de Paris, qui évite toute déclaration susceptible d’être perçue comme une ingérence, trahit la délicatesse d’un dossier où se mêlent souveraineté judiciaire togolaise et devoir de protection consulaire à l’égard de ses ressortissants. Le choix des mots, mesuré, dit assez la crainte d’une escalade.

L’épisode survient alors que le Togo achève une profonde mue institutionnelle. Depuis 2025, le pays a basculé dans une Ve République qui a redistribué les rôles au sommet de l’État. Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, y occupe désormais la fonction de président du Conseil des ministres, cœur de l’exécutif, tandis que la présidence de la République, largement protocolaire, est revenue à Jean-Lucien Savi de Tové. Cette réforme, présentée par le pouvoir comme une modernisation, a été dénoncée par une partie de l’opposition comme un moyen de prolonger indéfiniment le règne de la famille Gnassingbé, à la tête du Togo depuis près de six décennies.

Dans ce contexte, la moindre affaire touchant à la liberté d’informer prend une résonance particulière. L’année 2025 avait été marquée par des manifestations durement réprimées, avec plusieurs morts et de nombreuses arrestations, sur fond de contestation des réformes constitutionnelles. Les organisations de défense des droits humains dénoncent régulièrement le rétrécissement de l’espace civique, l’expulsion de correspondants étrangers et les poursuites visant des voix critiques. Elles rappellent que la frontière entre journalisme et menace supposée pour la sûreté de l’État s’y est faite, ces dernières années, de plus en plus poreuse. La détention de deux Français venus filmer, quel que soit l’objet précis de leur travail, s’inscrit, aux yeux de ces observateurs, dans une séquence de méfiance accrue à l’égard du regard extérieur porté sur le Togo. Pour le pouvoir, au contraire, il ne s’agit que de l’application ordinaire de la loi à des individus soupçonnés d’avoir enfreint la réglementation nationale.

Pour Paris, la voie est étroite : défendre ses ressortissants sans donner le sentiment de dicter sa conduite à un État souverain. La France, dont l’influence en Afrique de l’Ouest s’est nettement érodée ces dernières années, à mesure que le Mali, le Burkina Faso et le Niger rompaient ostensiblement avec elle, ne peut se permettre un bras de fer ouvert avec Lomé, l’un de ses rares points d’appui restants dans une région gagnée par le sentiment antifrançais. Le Togo, de son côté, cultive une diplomatie d’équilibriste : longtemps proche de Paris, il s’est rapproché du Commonwealth, qu’il a rejoint en 2022, et multiplie les partenaires, de la Turquie aux monarchies du Golfe. Soucieux d’afficher son indépendance, Lomé n’a plus besoin de ménager son ancien protecteur autant qu’autrefois. L’affaire des deux détenus devient ainsi un test discret de la solidité d’une relation bilatérale ancienne mais fragilisée, où le rapport de force s’est insensiblement rééquilibré.

Un responsable cité par la presse résume cette crainte : « voir la justice instrumentalisée au service d’un message politique ». Rien, à ce stade, ne permet de l’affirmer, et les autorités togolaises sont fondées à faire valoir leur souveraineté judiciaire. Mais le contexte pèse. Dans une région où plusieurs régimes ont fait de la fermeté à l’égard des ingérences étrangères un argument de légitimité, la détention prolongée de ressortissants occidentaux peut aussi servir de signal. À Lomé, le pouvoir joue une partition subtile, entre respect des formes juridiques et affirmation d’une autorité qui n’entend pas se laisser dicter sa conduite par ses anciens partenaires.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul sort de deux hommes, est celle de la place laissée au travail d’enquête et d’image dans un Togo en recomposition. En définitive, cette affaire n’est pas un simple incident consulaire ; elle révèle les lignes de tension d’un pays partagé entre l’ouverture affichée et le réflexe du contrôle, et d’une relation franco-togolaise contrainte de se réinventer à bas bruit. Le dénouement judiciaire, attendu dans les prochaines semaines, dira si Lomé choisit la voie de l’apaisement ou celle de l’épreuve de force, et jusqu’où le pouvoir togolais entend faire de cette affaire une démonstration de son autonomie retrouvée.