En étranglant les convois de carburant et en sabotant les lignes du barrage de Manantali, le JNIM cherche moins à conquérir Bamako qu’à l’asphyxier. Cette guerre énergétique, qui déborde désormais sur le Sénégal et la Mauritanie, place la junte malienne face à une menace d’un type nouveau.

Par Aïssatou Diallo

Depuis le début du mois d’août 2026, la route qui relie la frontière sénégalaise à Bamako s’est transformée en ligne de front. Des camions-citernes calcinés y jalonnent le bitume, cibles d’embuscades répétées attribuées au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, le JNIM, affilié à Al-Qaïda. Plusieurs poids lourds partis de Dakar ou d’Abidjan n’atteignent plus la capitale malienne, ou n’y parviennent qu’au prix de convois escortés et de files d’attente interminables devant les stations-service. Selon plusieurs sources de presse régionales, le mouvement jihadiste a resserré, semaine après semaine, un blocus de fait autour de Bamako, transformant la pénurie de carburant en instrument politique.

La nouveauté tient à la cible. Aux embuscades routières s’ajoute désormais le sabotage des infrastructures énergétiques. Les lignes de transport reliant le complexe hydroélectrique de Manantali, sur le fleuve Sénégal, à la capitale malienne ont été attaquées à plusieurs reprises, plongeant des quartiers entiers de Bamako dans le noir. Or Manantali n’est pas un ouvrage ordinaire : géré dans le cadre de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal, l’OMVS, il alimente en électricité non seulement le Mali, mais aussi le Sénégal et la Mauritanie. En s’en prenant à cette colonne vertébrale électrique, le JNIM vise le cœur de l’économie urbaine et frappe, du même coup, un bien partagé entre plusieurs États.

Face à cette offensive d’un type nouveau, les autorités de transition, dirigées par le général Assimi Goïta, peinent à articuler une riposte. L’armée malienne, appuyée par ses partenaires de la Confédération des États du Sahel réunissant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, multiplie les opérations aériennes dans le nord et le centre du pays. Mais sécuriser des milliers de kilomètres de routes et de lignes à haute tension dépasse les capacités d’une force déjà étirée sur plusieurs fronts, privée de plusieurs de ses anciens appuis occidentaux et dépendante d’un partenariat russe aux résultats inégaux. Le gouvernement s’emploie surtout à rationner le carburant, à réquisitionner des stocks stratégiques et à rassurer une population qui voit grimper le prix du transport et de la nourriture. Les autorités, fidèles à leur discours, imputent la crise à des ennemis de la souveraineté et promettent une reprise en main, sans convaincre pleinement une opinion lasse des annonces.

Pour les Bamakois, la guerre a cessé d’être une affaire lointaine du Nord. Les coupures d’électricité, déjà chroniques, se prolongent ; les groupes électrogènes tournent quand le gasoil est disponible, c’est-à-dire de moins en moins. Dans les marchés, la hausse du prix des denrées frappe d’abord les ménages modestes. Les petits commerces, les ateliers et les cliniques dépendant du courant subissent de plein fouet un rationnement qui désorganise la vie quotidienne. Le pari du JNIM est limpide : faire payer à la population le coût de la guerre, dans l’espoir d’éroder le soutien dont bénéficie encore la junte, arrivée au pouvoir en promettant précisément le rétablissement de la sécurité.

Le choc dépasse les frontières maliennes. Les transporteurs sénégalais et ivoiriens, dont les camions constituent l’artère d’approvisionnement du pays enclavé, comptent leurs pertes et hésitent désormais à s’engager sur les corridors sans garantie de sécurité. Les compagnies d’assurance renchérissent leurs primes, les délais s’allongent, et le surcoût se répercute mécaniquement sur les prix à Bamako. Du côté de l’OMVS, née dans les années 1970 pour partager les eaux et l’énergie du fleuve entre le Mali, le Sénégal, la Mauritanie et la Guinée, l’attaque contre Manantali pose une question inédite : celle de la sécurité d’une infrastructure mutualisée, dont la mise hors service prolongée affecterait directement l’approvisionnement électrique de Nouakchott et de Dakar. Ce qui se joue à Bamako met ainsi à l’épreuve toute une architecture d’interdépendance régionale, patiemment construite autour du fleuve Sénégal, et jamais pensée pour résister à une stratégie de sabotage délibéré visant précisément ses points de vulnérabilité.

En choisissant l’arme économique, le JNIM opère un glissement stratégique lourd de sens. Le mouvement ne cherche plus seulement à tenir des territoires ruraux ; il entend étouffer un État en s’attaquant à ses flux vitaux, carburant, électricité, marchandises. En s’imposant comme le maître des routes, il perçoit des taxes, contrôle la circulation et se pose en autorité de substitution là où l’État recule. Cette logique de siège, éprouvée ailleurs au Sahel, notamment autour de Kayes ces derniers mois, transforme la nature du conflit. Elle prend à revers un pouvoir militaire qui avait fondé sa légitimité sur la promesse d’un rétablissement de l’ordre. Plus la capitale suffoque, plus l’écart se creuse entre le discours souverainiste de la junte et le vécu d’habitants confrontés à la file d’attente et à l’obscurité.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas malien, est celle de savoir comment des États sahéliens, déjà fragilisés, peuvent protéger des infrastructures conçues à l’ère de la coopération, à l’heure de la guerre asymétrique. En définitive, le blocus de Bamako n’est pas seulement une manœuvre militaire ; il redessine les rapports de force en faisant de l’énergie et du ravitaillement les nouveaux champs de bataille du Sahel. Pour les capitales de la région, l’enjeu déborde la seule sécurité : c’est la résilience même de leurs économies partagées qui se trouve, désormais, en première ligne.