
Kinshasa et Kigali se sont retrouvés les 16 et 17 septembre 2026 en Suisse pour discuter de l’application d’un traité signé quinze mois plus tôt. Sur le terrain, les troupes rwandaises n’ont pas quitté l’est congolais et le M23 tient toujours Goma et Bukavu.
Par Éliane Moukoko
Les délégations congolaise et rwandaise se sont installées à Genève les 16 et 17 septembre 2026, autour d’un texte qu’elles avaient signé en grande pompe à Washington le 27 juin 2025. Quinze mois plus tard, l’accord de paix et de prospérité parrainé par les États-Unis n’a produit aucun de ses deux effets attendus : les forces rwandaises n’ont pas été retirées du territoire congolais, et les Forces démocratiques de libération du Rwanda, que Kinshasa s’était engagé à neutraliser, n’ont pas été démantelées. Pendant que les diplomates siégeaient au bord du Léman, les affrontements se poursuivaient dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu entre l’armée congolaise, ses supplétifs et les combattants du M23.
Le blocage porte un nom, et c’est le même depuis trente ans. Les FDLR sont issues de l’exode, après le génocide des Tutsi de 1994, d’éléments de l’ancienne armée rwandaise et de milices impliquées dans les massacres, réfugiés dans ce qui est aujourd’hui l’est de la République démocratique du Congo. Kigali y voit une menace existentielle à ses frontières. Le cadre de Washington engageait Kinshasa à conduire un processus de neutralisation, incluant des mesures de démobilisation. Le gouvernement congolais affirme l’exécuter. Fin août, Paul Kagame a publiquement jugé ce traitement insuffisant. Patrick Muyaya, ministre congolais de la Communication et porte-parole du gouvernement, a rejeté cette appréciation en assurant que Kinshasa tient ses engagements, et en accusant en retour le Rwanda d’entretenir des ambitions expansionnistes dans l’est du pays.
Le désaccord n’est pas technique, il est structurel. Kigali réclame des garanties crédibles qu’aucun groupe armé hostile n’opérera depuis le sol congolais. Kinshasa répond que les préoccupations sécuritaires d’un voisin ne sauraient justifier la présence de forces étrangères sur son territoire. Ce que l’un présente comme une mesure de protection, l’autre le qualifie d’atteinte à sa souveraineté, et aucune des deux capitales ne consentira à modifier sa posture militaire sans garantie préalable de l’autre. La sixième réunion du mécanisme conjoint de coordination sécuritaire, tenue à Genève les 12 et 13 août, avait tenté de contourner l’obstacle en renforçant les dispositifs de suivi et de vérification sur le terrain, et en demandant à Washington de se prononcer à la session suivante. C’est de cette impasse méthodique que traitait la réunion de cette semaine.
Sur le terrain, la diplomatie se mesure autrement. Goma est tombée aux mains du M23 en janvier 2025, Bukavu a suivi, et le rapport de force dans l’est congolais s’en est trouvé durablement modifié. Les habitants de ces deux villes vivent depuis sous une administration de fait, coupés des circuits bancaires et administratifs nationaux. Des militants congolais de la société civile interrogés par la presse internationale résument l’état d’esprit général : plus d’un an après la signature, les bénéfices promis de la paix ne se voient nulle part, les champs continuent d’être ravagés et les déplacements de population se poursuivent. La violence n’a pas la patience des négociateurs, et chaque session sans résultat concret érode un peu plus le crédit du processus auprès de ceux qu’il est censé protéger.
À cette table s’en ajoute une autre. Le M23 n’est pas partie aux accords de Washington. Il agit sous l’ombrelle politique de l’Alliance Fleuve Congo, engagée dans un dialogue distinct avec Kinshasa sous médiation qatarie, qui a produit un cadre signé à Doha en novembre 2025 puis une feuille de route arrêtée en Suisse à la fin du mois d’août 2026. Les deux processus sont formellement séparés, les conflits qu’ils traitent ne le sont pas. Le contrôle territorial du M23 détermine les calculs de Kinshasa, la réponse militaire congolaise façonne l’environnement sécuritaire le long de la frontière rwandaise, et la position de Kigali sur le mouvement rebelle reste indissociable de son argumentaire sur les FDLR. Un règlement entre les deux États réduirait les tensions régionales, il ne mettrait pas fin aux combats à l’intérieur du Congo.
Reste la question qui conditionne tout le reste, celle de la vérification. Le 27 août, l’AFC-M23 a affirmé qu’un aéronef transportant de l’aide humanitaire avait été abattu par l’armée congolaise ; le porte-parole par intérim de celle-ci n’a pas commenté, et l’allégation n’a pu être vérifiée de source indépendante. Le mouvement accuse par ailleurs Kinshasa de frapper des zones peuplées en violation du cessez-le-feu. En l’absence d’un mécanisme d’établissement des faits reconnu par les deux camps, chaque incident disputé devient lui-même un motif d’affrontement supplémentaire. C’est précisément ce chaînon manquant que les initiatives de suivi discutées depuis août prétendent combler, et dont dépend la survie de n’importe quel cessez-le-feu.
En définitive, Genève ne réglera pas trois décennies de défiance entre Kinshasa et Kigali, et ne tranchera pas à lui seul le sort du M23. La réunion ne vaudra que si elle produit des engagements concrets, applicables et vérifiables. Pour les deux capitales, la voie est étroite : céder sur la posture militaire sans garantie, c’est prendre un risque intérieur ; ne rien céder, c’est laisser le processus américain s’éteindre faute d’objet. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir ce que vaut un traité de paix dont aucune clause n’est exécutoire, et combien de sessions un processus diplomatique peut enchaîner avant que les populations qu’il invoque cessent d’en attendre quoi que ce soit.















