
Le rapport du FIDA publié le 14 septembre chiffre à 124,2 milliards de dollars les sommes envoyées vers l’Afrique en 2025. Au Sénégal, elles pèsent 11,6 % du produit intérieur brut. Une dépendance devenue structurelle, que les États encaissent sans jamais l’avoir organisée.
Par Aïssatou Diallo
Le chiffre a été présenté le 14 septembre au siège des Nations unies à New York, et il mérite d’être lu deux fois. Les migrants ont envoyé 728,6 milliards de dollars vers les pays à revenu faible et intermédiaire en 2025, selon le rapport « Sending Money Home 2026 » du Fonds international de développement agricole. C’est plus de quatre fois l’aide publique au développement mondiale et davantage que les investissements directs étrangers reçus par ces mêmes pays. L’Afrique en a capté 124,2 milliards, en hausse de 86 % sur la décennie. Au Sénégal, ces flux représentent 11,6 % du produit intérieur brut ; au Nigeria, 22,8 milliards de dollars en 2025, soit 7,8 % de la richesse nationale. Aucune politique publique ouest-africaine, aucun programme d’aide, aucun mécanisme régional n’atteint cette échelle. Et pourtant aucun gouvernement ne la pilote.
Le rapport apporte une précision qui change la lecture du phénomène. Entre 2016 et 2025, les transferts ont progressé de 94 %, quand le nombre de migrants issus de ces pays n’augmentait que de 28 %. La croissance ne vient donc pas principalement d’un exode accru, mais d’un effort accru par personne : les migrants envoient davantage. Pedro de Vasconcellos, qui dirige le mécanisme de financement des envois de fonds au FIDA, a rappelé devant la presse que derrière ces milliards se trouvent des virements de 300 à 400 dollars, répétés neuf ou dix fois par an. Environ 220 millions de migrants soutiennent ainsi quelque 1,1 milliard de proches. Un habitant de la planète sur six est relié à ce circuit.
Face à cette manne, les États ouest-africains ont surtout développé des réflexes de captation. Le Sénégal, le Ghana et le Nigeria ont successivement expérimenté des obligations destinées à la diaspora, des comptes en devises et des guichets d’investissement ; les résultats sont restés modestes au regard des volumes en circulation. Le paradoxe est constant : les gouvernements courtisent les émigrés comme investisseurs alors que ceux-ci se comportent en assureurs familiaux. Un transfert de 350 dollars envoyé à une mère à Thiès ou à Kumasi ne cherche pas un rendement, il comble un trou. Les dispositifs bâtis sur l’hypothèse inverse échouent pour cette raison, et non par défaut de communication.
Ce que financent réellement ces flux, le FIDA le documente avec précision. Environ trois quarts des sommes couvrent des besoins immédiats : nourriture, loyer, électricité, eau. Le quart restant, plus de 180 milliards de dollars chaque année à l’échelle mondiale, va vers la santé, l’éducation, le logement, l’épargne et la création d’activités. Près de 233 milliards, soit un dollar sur trois, atteignent des économies rurales où l’accès à l’emploi, aux services financiers et aux infrastructures publiques est le plus faible, et les ménages bénéficiaires investissent quelque 22 milliards par an dans les systèmes agroalimentaires ruraux. Dans une commune du bassin arachidier sénégalais ou du Nord ghanéen, l’argent de la diaspora construit ce que le budget de l’État n’atteint pas : une salle de classe, une ambulance, un forage.
Cette réussite privée reste coûteuse, et c’est là que la puissance publique pourrait agir. Plus de la moitié des transferts commencent aujourd’hui par voie numérique, mais 35 % seulement des services mesurés en 2025 sont entièrement numériques de l’expéditeur au destinataire ; beaucoup s’achèvent encore par un retrait en espèces à un guichet. Or l’écart de prix est net : environ 4,6 % pour un transfert numérique contre 7,3 % pour les circuits traditionnels, quand l’objectif de développement durable fixe la barre à 3 %. Chaque point de commission économisé sur les 124 milliards adressés à l’Afrique représenterait plus d’un milliard de dollars restitué aux ménages. C’est un gisement de revenus supérieur à bien des programmes d’aide, et il dépend de décisions réglementaires que les banques centrales africaines maîtrisent.
La fragilité, elle, vient de l’extérieur. Le FIDA avertit que les expulsions, les restrictions d’emploi et un affaiblissement de la demande de travail dans les pays d’accueil peuvent réduire à la fois le nombre d’expéditeurs et leur capacité à envoyer. Pedro de Vasconcellos indique que les chiffres ne montrent pas encore de baisse et que les besoins des familles rendent ces flux résilients en période de crise. L’Amérique centrale offre néanmoins un avertissement utile : au Honduras, les transferts équivalent à 30 % du produit intérieur brut, et une étude citée par le rapport montre que 61 % des Guatémaltèques revenus au pays étaient le principal apporteur de revenus de leur foyer. Pour l’Afrique de l’Ouest, dont les diasporas sont concentrées en France, en Italie, en Espagne et aux États-Unis, tout durcissement migratoire européen constitue un risque macroéconomique, et non plus seulement un débat moral.
Un autre signal mérite attention : l’Égypte a dépassé le Nigeria comme premier pays récipiendaire du continent, preuve que les hiérarchies ne sont pas figées. En définitive, les transferts de fonds ne sont pas un supplément d’aide ; ils redessinent la carte du financement du développement africain, en substituant à l’État et aux bailleurs un réseau de solidarités familiales que personne n’a planifié. Pour les gouvernements ouest-africains, la voie est étroite : ils ne peuvent ni taxer ces flux sans les détourner vers l’informel, ni continuer à les traiter comme un acquis permanent. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sénégalais, est celle de savoir combien de temps un modèle de développement peut reposer sur le salaire d’un cousin à Milan.















