Arrivé le 17 septembre, le Sud-Africain Micah Reddy, coordinateur Afrique du consortium ICIJ, a disparu deux jours plus tard avant d’être libéré le 22. Motif invoqué : l’accréditation. La méthode, elle, éclaire le fonctionnement d’un État devenu indispensable à tous.

Par Chioma Bennett

Micah Reddy est arrivé à Djibouti le 17 septembre 2026. Le samedi 19, vers treize heures, le coordinateur Afrique du Consortium international des journalistes d’investigation a cessé de répondre, en même temps que son assistant local, Mohamed Willo Ismael, connu sous le nom de Kooki Mahmoud. Pendant deux jours, ni sa famille ni son organisation n’ont su où il se trouvait. Le 21, l’ICIJ confirmait qu’il était détenu par les autorités djiboutiennes. Le 22, il quittait le pays, libéré sans charge, de même que son accompagnateur. L’explication officielle tient en un mot : il n’avait pas sollicité d’accréditation de presse. Sa famille précise qu’il n’était pas à Djibouti pour enquêter sur le pays ni sur son gouvernement.

L’épisode est bref, il est aussi révélateur. Djibouti n’est pas un État qui emprisonne massivement les journalistes ; il est un État qui n’a pas besoin de le faire. Le paysage médiatique national est réduit, la radiotélévision publique domine, et aucune chaîne privée indépendante n’a durablement existé depuis l’indépendance. Dans ce contexte, la contrainte s’exerce moins par la condamnation que par la procédure : une accréditation discrétionnaire, un visa, un contrôle à l’aéroport, une garde à vue administrative de quelques jours sans inculpation. Le Comité pour la protection des journalistes a jugé inacceptable que quatre jours de détention dans les locaux du renseignement puissent être justifiés par une formalité administrative, et a relevé que l’opacité du dispositif d’accréditation restait entière.

Cette mécanique s’explique par la position du pays. Sur vingt-trois mille kilomètres carrés et à peine un million d’habitants, Djibouti héberge des bases militaires américaine, française, japonaise, italienne et chinoise, contrôle l’accès au détroit de Bab el-Mandeb et sert de débouché maritime à une Éthiopie enclavée de cent trente millions d’habitants. Ce capital géostratégique procure au pouvoir une rente politique autant qu’économique : les loyers des bases, les redevances portuaires et le transit éthiopien financent l’État, et les partenaires étrangers, tous demandeurs d’un accès stable, n’ont aucun intérêt à tendre la relation pour une question de liberté de la presse. L’asymétrie est assumée de part et d’autre. Les communiqués de protestation existent, ils ne portent jamais sur le renouvellement des baux ni sur les facilités logistiques, et chacun le sait à Djibouti-Ville comme dans les chancelleries concernées.

Elle s’exerce sur un socle politique verrouillé. Ismaïl Omar Guelleh, au pouvoir depuis 1999, a été réélu le 10 avril 2026 avec 97,01 % des voix pour un sixième mandat, face à un candidat unique ayant recueilli 2,99 %, après un amendement constitutionnel adopté en 2025 qui a levé la limite d’âge de soixante-quinze ans l’empêchant de se représenter. Un scrutin plébiscitaire ne crée pas de demande de contre-pouvoir médiatique ; il en supprime la nécessité perçue. C’est dans cet écosystème qu’une enquête internationale, même non dirigée contre Djibouti, devient suspecte par principe : ce n’est pas l’objet du reportage qui inquiète, c’est la présence d’un professionnel entraîné à suivre des flux financiers dans un carrefour où transitent l’argent du fret, des bases et de l’aide.

Pour les journalistes locaux, l’affaire Reddy confirme surtout une hiérarchie. Un correspondant étranger disposant d’un passeport sud-africain, d’une organisation internationale et d’un réseau diplomatique sort en quatre jours. Un fixeur djiboutien, lui, reste dans le pays après la libération, exposé aux suites que son nom, désormais public, pourrait entraîner. C’est la vulnérabilité structurelle du métier dans la région : les collaborateurs locaux assument le risque réel, sans la visibilité qui protège. Les organisations de défense de la presse le répètent depuis des années dans la Corne de l’Afrique, d’Addis-Abeba à Asmara, sans que les rédactions internationales aient réellement adapté leurs protocoles de sécurité à cette asymétrie. Kooki Mahmoud a été relâché sans poursuite, mais il demeure là où l’administration qui l’a interpellé exerce son autorité, et c’est une différence que les communiqués de soulagement mentionnent rarement.

Le contexte régional aggrave la sensibilité du dossier. Djibouti accueille des flux migratoires majeurs, avec plus de deux mille Yéménites arrivés ces dernières semaines pour fuir les combats, selon les informations rapportées à la mi-septembre, et sert de point de passage à la route migratoire orientale vers la péninsule arabique. Ces circulations impliquent des réseaux de passeurs, des contrats de sécurité privés, des intérêts portuaires. Autant de terrains sur lesquels le journalisme d’investigation financier travaille habituellement, et que les autorités préfèrent voir documentés par les organisations onusiennes, dont les rapports se négocient, plutôt que par des consortiums qui publient sans préavis. Le précédent des enquêtes internationales sur les registres maritimes et les sociétés écrans de la mer Rouge a montré combien ces travaux peuvent déranger des équilibres commerciaux patiemment négociés.

En définitive, quatre jours de détention sans charge ne constituent pas seulement un incident consulaire ; ils redessinent la frontière entre ce qui peut être observé et ce qui ne le sera pas dans un verrou stratégique de la mer Rouge. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas djiboutien, est celle de savoir combien de temps les capitales qui louent des bases militaires sur ces côtes continueront de dissocier leurs intérêts sécuritaires de leurs déclarations sur la liberté d’informer. Pour Djibouti, la voie est étroite : la rente géostratégique protège aujourd’hui le pouvoir des questions, mais elle ne le protégera pas indéfiniment de la curiosité qu’elle suscite.