
En nommant le diplomate marocain Fathallah Sijilmassi envoyé spécial pour le G20, la Commission de l’Union africaine se dote d’un négociateur permanent. Mais la présidence américaine du forum, hostile à Pretoria, réduit l’espace où cette voix africaine peut réellement porter.
Par Karim Benyahia
Le 18 septembre 2026, le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, a nommé l’ambassadeur marocain Fathallah Sijilmassi envoyé spécial pour le G20 et les affaires mondiales. L’intéressé n’est pas un inconnu du bâtiment : directeur général de la Commission depuis 2021, ancien secrétaire général de l’Union pour la Méditerranée et ancien ambassadeur du Maroc en France, il cumule l’expérience multilatérale et la familiarité des arbitrages internes d’Addis-Abeba. Sa mission s’exercera sous l’autorité du sherpa de l’Union africaine pour le G20 et s’étendra au-delà du seul forum, à l’ensemble des enceintes internationales où se discutent les intérêts africains. Sur le papier, la décision comble une lacune.
Car depuis son entrée au G20, actée au sommet de New Delhi en septembre 2023, l’Union africaine occupe un siège dont elle n’a jamais pleinement organisé l’exploitation. Un continent de cinquante-cinq États, représenté par une Commission dont les moyens techniques sont sans commune mesure avec ceux des administrations du G7, participe à un forum où l’essentiel se joue dans les groupes de travail, les réunions de sherpas et les négociations de communiqué. Ces cycles exigent une présence continue, une mémoire des dossiers et une capacité à formuler des positions communes sur la dette, la fiscalité internationale, les minerais critiques et le financement climatique. Un envoyé spécial permanent répond précisément à ce déficit de continuité, que les présidences tournantes de l’Union africaine, renouvelées chaque année, accentuaient mécaniquement.
La nomination intervient toutefois dans une configuration singulièrement défavorable. Les États-Unis ont pris la présidence du G20 le 1er décembre 2025 et accueilleront le sommet des chefs d’État les 14 et 15 décembre 2026 en Floride. Washington a d’emblée recentré l’agenda sur la croissance économique, reléguant les priorités qui structuraient la présidence sud-africaine de 2025 : dette souveraine, transition juste, financement de l’adaptation. Plus frontalement, l’administration américaine a exclu l’Afrique du Sud de la première réunion organisée sous sa présidence en décembre 2025 et effacé les références à Pretoria du site officiel du forum, sur fond de conflit ouvert autour de la loi sud-africaine d’expropriation. L’Union africaine hérite donc d’un siège dans une enceinte dont l’hôte conteste l’un de ses membres les plus influents.
Pour les économies africaines, l’enjeu n’a pourtant rien d’abstrait. Les travaux du G20 sur le cadre commun de traitement de la dette conditionnent les restructurations en cours ou attendues au Ghana, en Zambie, en Éthiopie et, potentiellement, dans plusieurs pays de la zone franc dont les ratios se sont détériorés. Les discussions sur la fiscalité des multinationales déterminent la capacité des États producteurs à taxer l’extraction. Celles sur les minerais critiques fixent les règles d’un marché où le continent détient une part décisive des réserves de cobalt, de manganèse et de platine. Une voix mal outillée dans ces forums ne coûte pas seulement du prestige : elle coûte des points de recette publique, et donc des budgets de santé et d’éducation. Le calcul est simple : un point de service de la dette économisé sur un encours souverain de plusieurs milliards de dollars libère davantage de ressources qu’une année entière d’aide bilatérale négociée capitale par capitale. C’est précisément ce que les présidences successives du G20 ont promis sans jamais le livrer, et ce que le continent attend d’une représentation mieux armée.
Le profil du nouvel envoyé ajoute une dimension proprement africaine au dossier. Fathallah Sijilmassi est marocain, et Rabat, revenu dans l’Union africaine en 2017, y a depuis mené une politique d’influence méthodique, fondée sur la diplomatie économique et la présence institutionnelle. Sa désignation à un poste aussi visible sera lue à Alger, à Pretoria et à Abuja comme un marqueur d’équilibre interne autant que comme un choix de compétence. Les rivalités régionales pèsent traditionnellement sur les nominations d’Addis-Abeba, et le Maroc n’est pas un acteur neutre dans les divisions continentales, du Sahara occidental aux alignements maghrébins. Que la Commission ait néanmoins tranché en sa faveur témoigne de la primauté accordée, cette fois, au savoir-faire multilatéral.
Reste la question de fond, que la nomination ne résout pas : l’Union africaine siège au G20, mais elle n’y vote pas au nom d’une position contraignante. Ses États membres y sont représentés en ordre dispersé, l’Afrique du Sud disposant d’un siège national et plusieurs autres pays défendant à titre individuel des intérêts parfois opposés à la ligne continentale. Un envoyé spécial, aussi habile soit-il, ne peut négocier que ce que les capitales lui ont confié. En l’absence de mandat politique clair, validé par la Conférence des chefs d’État, le poste risque de se limiter à une fonction de représentation et de veille, respectable mais sans effet mesurable sur les décisions. L’expérience des trois dernières années invite d’ailleurs à la prudence : la participation africaine aux réunions ministérielles du forum a souvent buté sur l’absence de note de position commune préalable.
En définitive, la création de ce poste n’est pas un outil technique ; elle redessine, modestement, la manière dont le continent se présente aux enceintes qui fixent les règles financières mondiales. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de cette nomination, est celle de savoir si l’Union africaine entend se doter d’une doctrine économique commune ou continuer d’envoyer des émissaires défendre une position qui n’existe pas encore. Pour Addis-Abeba, la voie est étroite : affirmer une voix continentale sans se heurter aux souverainetés nationales qui la financent. Le sommet de décembre en Floride donnera une première mesure de l’écart entre le mandat écrit et l’influence réelle.















