
Le 27 mai 2026, la NNPC a déposé devant la Haute Cour fédérale de Lagos un mémoire en défense qui torpille frontalement le récit industriel d’Aliko Dangote, à quelques semaines de l’introduction en bourse de sa méga-raffinerie évaluée à vingt milliards de dollars.
Au Federal High Court de Lagos, le 27 mai 2026, les avocats de la Nigerian National Petroleum Company Limited ont déposé un mémoire de soixante-douze pages qui marque une rupture frontale avec leur actionnaire historique. À sept semaines de l’introduction en bourse programmée pour la fenêtre des 14 au 22 juillet, la compagnie publique accuse la raffinerie Dangote, dont elle détient 7,25 pour cent du capital acquis en 2021 pour un milliard de dollars, de chercher à instaurer un monopole de fait sur le marché national des produits raffinés. Le document, signé par Aishatu Bello pour l’Avocat général adjoint, soutient que l’annulation des licences d’importation accordées à NIPCO, Ardova, MRS et aux autres marketeurs « exposerait le premier producteur africain de pétrole à des ruptures d’approvisionnement, à une volatilité des prix et à un risque pour la sécurité énergétique nationale ». Le tribunal, présidé par le juge Inyang Edem Ekwo, doit rendre son ordonnance interlocutoire le 18 juin. Aliko Dangote, dont la fortune personnelle est estimée à 24,7 milliards de dollars par le dernier classement Forbes, n’a pas réagi publiquement. Le silence du milliardaire de Kano, à six jours du lancement officiel du roadshow institutionnel à Londres et à Dubaï, n’a fait qu’aggraver la nervosité des investisseurs institutionnels britanniques et émiratis, déjà échaudés par le report de l’audience préliminaire de mars.
L’épisode révèle la collision entre deux logiques économiques irréconciliables sous le label de la souveraineté énergétique nigériane. D’un côté, le récit industrialiste porté par le groupe de Kano, qui a investi vingt milliards de dollars dans une infrastructure de 650 000 barils-jour officiellement entrée en service en mai 2023, et qui plaide la nécessité d’un débouché captif pour rentabiliser ses installations d’ici 2031. De l’autre, la logique régulatoire défendue par Mele Kyari, devenu directeur général de la NNPC en avril dernier après le passage d’Olushola Adeyemi, et qui martèle que le marché doit demeurer pluriel sous peine d’abus de position dominante. Selon les chiffres communiqués par l’Authority for the Oil and Gas Sector, le prix moyen du litre d’essence Dangote a oscillé entre 952 et 1 015 nairas au premier trimestre 2026, contre 870 nairas pour les essences importées d’Anvers, soit un écart de quinze pour cent en défaveur de la production locale. Les chiffres expliquent à eux seuls la position du régulateur. Ils ne suffisent pas à dédouaner l’importation d’une dépendance externe pernicieuse au regard du fragile budget des recettes en devises, déjà amputé par les arriérés de paiement à la NNPC qui s’élèvent à 4,3 milliards de dollars selon le rapport de l’Office of the Auditor-General de mars.
La toile politique se complique encore. Le ministre du Pétrole, Heineken Lokpobiri, soutient officiellement la libéralisation prudente du marché, mais son secrétaire d’État, Senator Olamilekan Adeola, a été surpris en marge du Forum énergie de Marrakech, le 11 mai, en train de plaider auprès des fonds koweïtiens pour un protectionnisme transitoire en faveur de Dangote. À la présidence, Bola Tinubu, lui-même proche du milliardaire de Kano depuis l’époque où il gouvernait Lagos, observe le procès avec une prudence calculée. Toute prise de position lui coûterait politiquement, à l’approche des primaires du All Progressives Congress prévues pour le 30 novembre. La Banque centrale du Nigeria, présidée par Olayemi Cardoso, a, elle, prévenu la semaine dernière dans son rapport monétaire mensuel qu’une perturbation du marché aval pourrait peser de soixante points de base sur l’inflation. Le baromètre est entendu : à 24,8 pour cent en glissement annuel, l’inflation reste l’ennemi numéro un de l’exécutif. Aucun acteur, du Lagos islander à la Villa Aso Rock, n’a intérêt à voir la situation déraper. Aucun n’a non plus intérêt à céder sur le principe. Et dans les coulisses du Senate Committee on Petroleum Resources, le sénateur Heineken Lokpobiri lui-même prépare un amendement à la Petroleum Industry Act censé trancher le différend par voie législative avant l’ordonnance du juge Ekwo.
Reste la question stratégique pour le marché financier. Goldman Sachs, conseil principal de l’IPO aux côtés de Stanbic IBTC et de Citi, a remis lundi à l’Autorité nigériane des marchés une note actualisée révisant la valorisation préliminaire de la raffinerie de 28 à 22 milliards de dollars, justement pour refléter l’incertitude judiciaire. Les fonds souverains du Golfe, ADIA d’Abou Dhabi et la Qatar Investment Authority, qui avaient promis ensemble un ancrage de 1,8 milliard de dollars, demandent désormais une clause d’exclusion contractuelle en cas de jugement défavorable. Le marché obligataire nigérian, lui, anticipe déjà le choc : le rendement de l’eurobond souverain à dix ans s’est tendu de 38 points de base sur la seule semaine du 20 au 27 mai. Si le procès de Lagos s’étire au-delà de juillet, le calendrier de l’IPO glissera mécaniquement à septembre, ce qui exposera l’opération à la volatilité saisonnière des marchés émergents. Si le juge Ekwo tranche en faveur de Dangote, c’est la doctrine antitrust du régulateur, et avec elle un pan entier de la politique énergétique post-subvention initiée en 2023, qui vacille. Si la NNPC l’emporte, c’est le récit industriel qui pourrait s’effondrer, alors que Dangote négocie en parallèle son adossement chimique à Saudi Aramco pour un volume de naphta estimé à 110 000 barils-jour. La sentence judiciaire dépasse de loin l’affaire commerciale. Elle dira aussi quel modèle énergétique le Nigeria souhaite imposer à l’Afrique subsaharienne pour la décennie à venir, et combien de monnaie de réserve l’État fédéral est prêt à brûler pour le défendre.















