Le 17 septembre 2026, un décret présidentiel a retiré provisoirement la nationalité nigérienne à cinq personnes, dont l’ancien Premier ministre Ouhoumoudou Mahamadou. Vingt-cinq Nigériens sont désormais inscrits sur un fichier conçu contre le terrorisme, devenu en deux ans l’outil silencieux d’un tri politique entre nationaux et indésirables.

Par Aïssatou Diallo

Le décret est tombé le jeudi 17 septembre 2026, sans conférence de presse ni commentaire officiel. Le général d’armée Abdourahamane Tiani, président de la République du Niger depuis le coup d’État de juillet 2023, y prononce la déchéance provisoire de la nationalité nigérienne de cinq personnes physiques. L’Agence nigérienne de presse a publié les noms : Amadou dit Ange Barou Chekaraou, Ouhoumoudou Mahamadou, Oumarou Moussa Ibrahim, Ousmane Abdoul Moumouni et Boubacar Seyni Souley. Le deuxième arrête le regard. Ouhoumoudou Mahamadou dirigeait le gouvernement de Mohamed Bazoum le jour où les militaires ont renversé le président élu. Trois ans plus tard, il cesse d’être nigérien, et l’adjectif « provisoire » accolé à la mesure n’est assorti d’aucun terme.

Les motifs énumérés par le texte dessinent un périmètre élastique : diffusion de données susceptibles de troubler l’ordre public, liens présumés avec des puissances étrangères, diffamation par voie électronique, actions visant à démoraliser l’armée et la population, atteintes à la sûreté de l’État. Aucune de ces qualifications n’est passée devant un tribunal. Il n’y a eu ni instruction publique, ni audience, ni réquisitoire, ni défense. Le décret se suffit à lui-même : il constate, il retranche, il publie.

L’architecture juridique qui l’autorise tient en deux ordonnances prises en 2024. Celle du 27 août, numérotée 2024-43, complétée le 7 octobre par l’ordonnance 2024-46, institue un fichier des personnes, groupes de personnes ou entités impliqués dans des actes terroristes ou dans d’autres infractions portant atteinte aux intérêts stratégiques et fondamentaux de la Nation. Son article 9 ouvre la voie à la déchéance provisoire de nationalité pour quiconque y figure. L’inscription relève de l’exécutif, la radiation également. Entre les deux, aucun juge n’intervient, aucun délai n’est fixé, aucune voie de recours n’est publiquement décrite. Le fichier antiterroriste fonctionne comme une catégorie administrative autonome, largement détachée du droit pénal ordinaire.

La liste s’allonge par paliers réguliers. Neuf noms le 10 octobre 2024, tous proches du président déchu. Sept autres en novembre de la même année. Deux en janvier 2025. Deux encore le 1er avril 2026. Cinq le 17 septembre. Vingt-cinq personnes au total, selon les décomptes tenus par la presse régionale, en moins de vingt-quatre mois. La cadence en dit long sur l’usage réel du dispositif : ce qui ressemblait d’abord à une mesure de représailles contre l’entourage de Mohamed Bazoum s’est mué en procédure de routine, activée à intervalles rapprochés, sans qu’aucune vague d’attentats revendiqués par les personnes visées vienne l’expliquer.

Le glissement le plus net remonte au printemps. Les deux femmes frappées le 1er avril 2026, Aminata Boureima Takoubakoye et Mariama Djibrine, n’appartenaient pas au premier cercle du pouvoir renversé. La Fédération internationale pour les droits humains a dénoncé la déchéance prononcée contre Mariama Djibrine, médecin et voix critique du régime, en y voyant la sanction d’une parole plutôt qu’un acte de sécurité nationale. À partir de là, l’instrument change de nature. Il ne protège plus un État contre des combattants, il retire la citoyenneté à des contradicteurs qui écrivent, parlent ou publient depuis l’exil.

Les conséquences matérielles sont lourdes et peu commentées. La quasi-totalité des Nigériens ne détiennent qu’une seule nationalité : les retrancher du corps national revient à les rendre apatrides, situation que l’article 15 de la Déclaration universelle des droits de l’homme interdit en posant que nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité. Un passeport annulé ferme le retour au pays, complique le renouvellement des titres de séjour à l’étranger, fragilise l’accès aux comptes bancaires et aux droits sociaux dans les pays d’accueil. La personne visée n’est pas emprisonnée, elle est effacée du registre, ce qui coûte infiniment moins cher à gérer.

Pour Niamey, le calcul est avantageux. Un procès politique produit des audiences, des avocats, des images et parfois un martyr ; un décret ne produit qu’un communiqué de quelques lignes. Le coût diplomatique demeure faible. Depuis le retrait du Niger, du Mali et du Burkina Faso de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, effectif le 29 janvier 2025, l’organisation régionale a perdu ses leviers de pression sur les autorités nigériennes, et l’Alliance des États du Sahel, dont Niamey est l’un des trois piliers, n’a pas vocation à sanctionner l’un des siens. Quant aux partenaires occidentaux, largement écartés depuis 2023, il ne leur reste plus grand-chose à suspendre. Pour le régime, la voie est étroite mais dégagée : réprimer sans judiciariser, punir sans incarcérer.

Il reste que l’efficacité d’un tel outil se mesure aussi à ce qu’il révèle. Un pouvoir qui déchoit ses anciens dirigeants de leur nationalité plutôt que de les juger admet implicitement qu’il redoute le prétoire, où les dossiers se discutent et où les preuves se produisent. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérien, est celle de savoir ce que devient une citoyenneté lorsqu’elle cesse d’être un statut pour devenir une faveur révocable. Le Niger n’a pas inventé la déchéance de nationalité, pratiquée ailleurs sur le continent et hors de lui, mais il en a fait un usage administratif régulier, détaché de toute décision judiciaire. Vingt-cinq noms ne constituent pas une purge de masse ; ils constituent un précédent, et le silence de la région autour de ces décrets vaut consentement. En définitive, le fichier institué en 2024 n’est pas seulement un instrument de sécurité : il redessine la frontière entre le citoyen et l’étranger au gré des besoins du pouvoir.