
Le Maroc élit sa Chambre des représentants le 23 septembre. Les 18-24 ans ne pèsent que 4 % d’un corps électoral qui a perdu 1,7 million d’inscrits depuis 2021. Le scrutin se jouera sans la génération qui proteste le plus fort.
Par Karim Benyahia
Le 31 juillet, la clôture des listes électorales marocaines a livré un chiffre que peu de partis ont commenté : 15 801 162 inscrits, soit 1 707 965 de moins qu’avant le scrutin de 2021. Dans cet ensemble amputé, les 18-24 ans comptent pour environ 632 000 personnes, contre 915 000 cinq ans plus tôt. Ils représentent 4 % du corps électoral alors qu’ils forment près de 12 % de la population. Le 23 septembre, 7 288 candidats se disputeront les 395 sièges de la Chambre des représentants, et la campagne qui s’achève aura consisté, pour l’essentiel, à courtiser une classe d’âge qui a cessé de s’inscrire.
Le désengagement n’est pas une abstention ordinaire, qui se mesure le jour du vote. Il intervient en amont, au stade de l’inscription, et il est donc irréversible pour ce scrutin. Le ministère de l’Intérieur, que dirige Abdelouafi Laftit, a bien ouvert une révision exceptionnelle des listes, mais les campagnes de sensibilisation numériques n’ont pas inversé la courbe. Le mécanisme marocain rend la chose plus visible qu’ailleurs : l’inscription n’est pas automatique à la majorité, elle suppose une démarche volontaire. Une génération qui ne croit pas au rendement du bulletin n’accomplit tout simplement pas le premier geste, et disparaît statistiquement avant même que la campagne ne commence.
Cette génération n’est pourtant pas dépolitisée. Elle a nourri les mobilisations sociales de 2025, elle a alimenté les départs massifs vers l’enclave espagnole de Ceuta en juillet, et elle occupe un espace numérique où les partis peinent à exister autrement que par la publicité payante. Le chômage des 15-24 ans avoisine 27 % à l’échelle nationale et dépasse 40 % en milieu urbain selon les séries du Haut-Commissariat au plan. Les formations en lice, du Rassemblement national des indépendants du chef du gouvernement sortant Aziz Akhannouch au Parti authenticité et modernité et à l’Istiqlal, promettent emplois et logement abordable. L’offre est répétée depuis trois cycles électoraux, et c’est précisément ce qui la dévalue.
Le précédent de 2021 éclaire la mécanique. Le scrutin avait vu le Parti de la justice et du développement s’effondrer de 125 à 13 sièges, tandis que le RNI en obtenait 102, le PAM 87 et l’Istiqlal 81. Cette recomposition brutale n’a pas produit de clivage idéologique lisible : les trois formations arrivées en tête ont gouverné ensemble, réduisant l’opposition parlementaire à un rôle d’appoint. Pour un électeur de vingt ans, l’expérience empirique est donc qu’un basculement électoral spectaculaire peut ne changer ni la coalition, ni la politique économique, ni le prix du loyer. L’argument du vote utile perd sa force lorsque l’alternance ne se traduit pas en alternative.
Les partis en ont tiré des conclusions tactiques plutôt que programmatiques. Les listes régionales réservées aux jeunes, instituées en 2011 puis remaniées, ont surtout servi à faire entrer des profils adoubés par les directions plutôt qu’à ouvrir les candidatures. La campagne s’est déplacée vers les réseaux sociaux, où l’audience est massive mais où le rapport entre vues et bulletins reste à démontrer. Plusieurs observateurs marocains relèvent que le bruit numérique de la campagne contraste avec le silence électoral de la classe d’âge visée, un décalage qui pourrait se lire dans le taux de participation dès dimanche soir. Plus de 1 400 observateurs nationaux ont été accrédités pour suivre le scrutin, et leurs rapports porteront autant sur la régularité du vote que sur la composition sociologique de ceux qui se déplaceront.
Le mode de scrutin ajoute sa part au découragement. La proportionnelle de liste au plus fort reste, appliquée dans des circonscriptions de taille modeste, fragmente mécaniquement la représentation et rend improbable l’émergence d’une majorité cohérente. La règle du quotient électoral introduite en 2021, calculée sur les inscrits et non sur les suffrages exprimés, avait déjà pénalisé les formations dominantes et dispersé les sièges. Le résultat est un Parlement où le nombre de partis représentés excède la capacité du système à produire des lignes politiques distinctes. Pour un primo-votant, l’architecture institutionnelle elle-même envoie un message décourageant : son bulletin pèsera moins sur la couleur du gouvernement que sur l’équilibre interne d’une coalition négociée après coup.
L’enjeu dépasse l’arithmétique partisane. La monarchie a bâti depuis 2011 une légitimité réformatrice adossée à des chantiers de long terme : protection sociale généralisée, investissements d’infrastructure, préparation de la Coupe du monde 2030 organisée avec l’Espagne et le Portugal. Ces chantiers supposent une représentation parlementaire capable de porter l’arbitrage budgétaire devant le pays. Une Chambre élue par un corps électoral vieillissant et rétréci arbitrera au nom d’une population dont elle ne reflète plus la structure d’âge. Le risque n’est pas l’instabilité immédiate ; il est la lente déconnexion entre ce qui se vote et ce qui se vit.
En définitive, le scrutin du 23 septembre n’est pas seulement une compétition entre appareils ; il mesure la capacité d’un système représentatif à retenir sa jeunesse dans le circuit institutionnel. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas marocain, est celle de savoir où va la contestation d’une génération lorsqu’elle cesse de passer par l’urne. Au Maroc, elle passe par la rue, par le détroit, et par des plateformes que nul parti ne contrôle. Le taux de participation de dimanche donnera une indication. Les 1,7 million d’inscrits disparus en donnent déjà une autre.















