
Mardi 30 juin, le procès pour trahison de l’opposant historique Kizza Besigye s’est ouvert à Kampala, sur fond d’arrestations en série et de médias muselés. Derrière l’audience, une autre échéance se joue : la succession de Yoweri Museveni, quatre décennies au pouvoir, au profit de son fils, le général Muhoozi Kainerugaba.
À Kampala, l’ouverture d’un procès ressemble parfois à un message politique. Mardi 30 juin, l’opposant Kizza Besigye, figure de la contestation ougandaise depuis un quart de siècle, a comparu pour trahison, un chef d’accusation passible de la peine capitale. L’audience s’est tenue dans un climat de répression assumée : ces dernières semaines, militants, avocats et responsables de l’opposition ont été arrêtés, tandis que le principal groupe de presse indépendant du pays était contraint de fermer. Loin d’être un simple dossier judiciaire, le procès agit comme un révélateur du verrouillage politique qui accompagne la préparation, de plus en plus explicite, d’une succession au sommet de l’État. Rarement une audience aura concentré autant de symboles : celle d’un régime qui juge son plus vieil adversaire au moment précis où il organise sa propre pérennité.
Âgé de soixante-neuf ans, Kizza Besigye n’est pas un adversaire ordinaire. Ancien médecin personnel de Yoweri Museveni au temps de la guérilla, il rompt avec le régime à la fin des années 1990 et affronte quatre fois son ancien mentor à la présidentielle, toujours en vain, souvent au prix de la prison. Fin 2024, il est enlevé à Nairobi puis ramené en Ouganda et traduit devant un tribunal militaire, avant que la Cour suprême n’impose son transfert à la justice civile. Ce parcours résume à lui seul la trajectoire d’un pouvoir qui, faute de le battre dans les urnes, s’emploie à le neutraliser par le droit et par la contrainte. Candidat malheureux en 2001, 2006, 2011 et 2016, Besigye a connu les résidences surveillées, les gaz lacrymogènes et les inculpations à répétition. Chaque campagne s’est soldée par des contestations, des morts dans la rue et un verrouillage un peu plus serré de la compétition politique.
Le contexte électoral aggrave la tension. Le scrutin général du 15 janvier 2026, à l’issue duquel Museveni a prolongé un règne entamé en 1986, a été vivement contesté par une opposition dénonçant fraudes et intimidations. Depuis, le rétrécissement de l’espace civique s’est accéléré. Le pouvoir invoque la sécurité et la stabilité d’un pays présenté comme un partenaire fiable de l’Occident dans une région instable, entre Soudan du Sud, République démocratique du Congo et Corne de l’Afrique. Cette rente géostratégique lui garantit une relative indulgence internationale, alors même que les garanties démocratiques se délitent une à une. Autour du scrutin de janvier, les autorités avaient restreint l’accès à internet et déployé l’armée dans les bastions de l’opposition. Le député et chanteur Bobi Wine, autre figure de la contestation, a lui aussi dénoncé harcèlement et assignations, signe que la répression ne vise pas un homme mais toute une génération de rivaux.
Sur le terrain, la répression frappe d’abord les acteurs les plus exposés de la société civile. Journalistes, blogueurs, avocats des droits humains et jeunes militants vivent sous la menace permanente de l’arrestation, quand ce n’est pas de la disparition. La fermeture du principal groupe de presse indépendant prive les citoyens d’une source d’information autonome à un moment charnière. Dans un pays où la moitié de la population a moins de dix-huit ans, cette génération connectée et diplômée, mais privée de perspectives et d’expression, nourrit une frustration sourde que le régime cherche à contenir par la peur plutôt que par le dialogue.
Entre le sommet de l’État et la rue, les institutions censées arbitrer sont progressivement mises au pas. La justice, sommée d’instruire des procès politiques, voit son indépendance contestée ; le parti au pouvoir, le Mouvement de résistance nationale, fonctionne comme une courroie de transmission ; l’armée, enfin, occupe une place démesurée dans la vie publique. Cette confusion des pouvoirs organise l’impunité et transforme chaque contre-pouvoir en instrument de conservation. Pour les rares magistrats ou officiers soucieux de légalité, la marge de manœuvre se réduit à mesure que la loyauté au clan présidentiel devient le principal critère d’avancement.
Au cœur de cette recomposition se trouve le général Muhoozi Kainerugaba, chef de l’armée et fils du président. Âgé de cinquante-deux ans, coutumier de déclarations provocatrices sur les réseaux sociaux, il s’est vanté d’avoir fait enlever et torturer des opposants et proclame depuis des années qu’il succédera à son père. Museveni, quatre-vingt-un ans, semble organiser méthodiquement ce passage de témoin dynastique. La neutralisation judiciaire des figures d’opposition, comme Besigye ou le chanteur devenu député Bobi Wine, s’inscrit dans cette logique : dégager l’horizon avant la transmission. L’Ouganda glisse ainsi d’un autoritarisme à façade électorale vers une forme de monarchie républicaine à peine voilée. Promu général puis placé à la tête des forces terrestres avant de prendre le commandement de l’armée, Muhoozi a bâti sa trajectoire à marche forcée. Ses sorties intempestives sur les réseaux, tour à tour martiales et fantaisistes, inquiètent les chancelleries de la région, du Rwanda au Kenya, qu’il a parfois prises pour cible.
En définitive, le procès de Kizza Besigye n’est pas seulement une affaire judiciaire ; il redessine les rapports de force à la veille d’un basculement générationnel au sommet. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ougandais, est celle de savoir combien de temps un pouvoir peut confondre l’État, le parti, l’armée et la famille sans provoquer de rupture. En misant sur la contrainte pour sécuriser la succession de Museveni, Kampala fait un pari risqué : celui de croire qu’un peuple jeune et instruit se résignera indéfiniment à hériter d’un régime qu’il n’a pas choisi.















