Lundi 29 juin, des hommes armés attribués à l’État islamique en Afrique de l’Ouest ont pris d’assaut un lycée de Lassa, dans l’État de Borno. Trois morts, trente-sept élèves disparus : douze ans après Chibok, le rapt scolaire reste au Nigéria une industrie que l’État peine à démanteler.

Au Nigéria, pays le plus peuplé d’Afrique avec plus de 220 millions d’habitants, chaque rentrée scolaire ressemble désormais à un pari sur la survie. Lundi 29 juin, peu après l’aube, des assaillants ont attaqué un lycée de la petite ville de Lassa, dans la zone administrative d’Askira Uba, au sud de l’État de Borno. Le bilan communiqué mardi 30 juin par les autorités locales fait état de trois morts, dont un soldat, et de trente-sept élèves portés disparus, selon une liste consultée par l’Agence France-Presse. L’attaque, attribuée à l’État islamique en Afrique de l’Ouest, l’EIAO, replonge le nord-est du pays dans une séquence qu’il croyait révolue et rappelle que l’école y demeure la cible privilégiée d’une insurrection qui dure depuis seize ans.

Le mode opératoire n’a rien d’inédit. Depuis l’enlèvement des 276 lycéennes de Chibok en avril 2014, devenu le symbole planétaire de la vulnérabilité scolaire nigériane, les rapts de masse se sont multipliés : Dapchi en 2018, Kankara en 2020, Kaduna et Kuriga en 2024. Le Borno, berceau de Boko Haram et de sa dissidence ralliée au groupe État islamique, concentre l’essentiel de ces violences. En 2019, Abuja a pourtant adhéré à la Déclaration sur la sécurité dans les écoles et lancé une Safe Schools Initiative dotée de moyens conséquents. Sur le terrain, les établissements ruraux restent des proies faciles : bâtiments isolés, absence de clôtures, forces de sécurité éloignées, renseignement défaillant. La promesse institutionnelle et la réalité des salles de classe continuent de diverger dangereusement. Selon les agences onusiennes, plusieurs millions d’enfants restent déscolarisés dans le nord du pays, et chaque attaque contre une école aggrave un décrochage déjà massif.

Face à la récurrence des drames, le gouvernement du président Bola Tinubu répète la même partition : condamnation officielle, promesse de retrouver les captifs, déploiement de renforts. L’armée nigériane, épaulée par la Force multinationale mixte qui associe le Niger, le Tchad et le Cameroun autour du bassin du lac Tchad, revendique des opérations et la neutralisation de combattants. Mais la doctrine du tout-militaire montre ses limites. Les négociations discrètes pour libérer les otages, souvent contre rançon ou échange de prisonniers, contredisent le discours de fermeté et alimentent une économie criminelle que l’État peine à assumer publiquement. Chaque libération célébrée en fanfare masque un marchandage dont les modalités demeurent soigneusement opaques. Depuis 2022, une loi fédérale interdit pourtant le paiement de rançons et prévoit de lourdes peines, mais son application se heurte à l’urgence humaine de récupérer des enfants vivants.

Les premières victimes de cette insécurité chronique sont les familles rurales du nord-est. Dans l’État de Borno, la scolarisation s’effondre : des milliers d’enseignants ont fui les zones exposées, des centaines d’écoles ont fermé, et de nombreux parents renoncent à envoyer leurs enfants en classe par peur du rapt. Le résultat est une génération sacrifiée, privée d’éducation dans une région déjà classée parmi les plus pauvres du continent. Les filles paient le prix le plus lourd, car leur enlèvement sert aussi de message idéologique : Boko Haram, dont le nom se traduit approximativement par le refus de l’éducation occidentale, a fait de la salle de classe un champ de bataille symbolique autant que militaire, où chaque rapt vaut proclamation. Les organisations humanitaires estiment que le nord-est concentre certains des taux de déscolarisation les plus élevés du monde, un terrain sur lequel prospèrent aussi bien la radicalisation que la misère.

Entre l’État et les villages, un écosystème d’intermédiaires prospère. Négociateurs officieux, notables locaux, médiateurs religieux et parfois responsables corrompus s’insèrent dans la chaîne du rapt, où la rançon est devenue un produit financier à part entière. Dans le nord-ouest, des bandes criminelles appelées bandits, distinctes des djihadistes mais mues par le même appât du gain, ont industrialisé le kidnapping au point d’en faire une source de revenus supérieure à bien des activités licites. La frontière entre terrorisme idéologique et banditisme lucratif s’estompe, chacun apprenant de l’autre. Cette hybridation complique la réponse sécuritaire et transforme l’enlèvement en modèle économique autonome, largement indépendant des motivations religieuses affichées au départ.

La dimension géopolitique n’est pas absente. La rivalité entre l’EIAO et la faction historique de Boko Haram pousse chaque camp à multiplier les opérations spectaculaires pour asseoir sa suprématie et attirer recrues et financements. Le lac Tchad, zone marécageuse et poreuse aux confins de quatre États, offre un sanctuaire idéal. La coopération régionale, minée par les tensions entre la Confédération des États du Sahel et les pays côtiers, patine. Pour Abuja, la voie est étroite : afficher la fermeté sans reconnaître les rançons, sécuriser un territoire immense sans moyens illimités, protéger les écoles sans militariser durablement la vie civile. L’asymétrie entre un État conventionnel et des groupes mobiles joue en faveur de ces derniers.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérian, est celle de savoir si un État peut garantir le droit le plus élémentaire, celui d’apprendre en sécurité, quand l’enlèvement d’enfants est devenu une entreprise rentable et durable. Douze ans après Chibok, les mots d’ordre de mobilisation internationale se sont éteints, mais le phénomène, lui, s’est enraciné et professionnalisé. Tant que le rapt restera plus lucratif que risqué, aucune déclaration ni aucun renfort ponctuel ne suffira. Lassa n’est pas une rechute isolée ; c’est le révélateur d’une faillite sécuritaire que le Nigéria, géant économique et démographique du continent, n’a toujours pas su enrayer.