Le tracé du gazoduc Nigeria-Maroc

Validé par la CEDEAO, l’accord intergouvernemental sur le gazoduc Afrique-Atlantique doit être signé avant la fin 2026. Vingt-cinq milliards de dollars, treize pays, 6 900 kilomètres de tube le long de la côte ouest-africaine : entre Abuja et Rabat, le plus grand chantier énergétique du continent cherche encore son financement.

 

Six mille neuf cents kilomètres de tube le long de la côte atlantique, treize pays traversés, vingt-cinq milliards de dollars à mobiliser : le gazoduc Afrique-Atlantique n’est pas un projet, c’est une épopée industrielle. Annoncé il y a dix ans par Rabat et Abuja, le chantier vient de franchir une étape décisive. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest a validé l’accord intergouvernemental qui doit lier les pays partenaires, une signature désormais attendue avant la fin de l’année 2026. Du delta du Niger jusqu’aux côtes marocaines, le plus ambitieux ouvrage énergétique du continent passe du rêve diplomatique à l’épreuve des financements.

Le tracé dit tout de l’ambition. Parti du Nigéria, premier producteur de gaz d’Afrique, le pipeline doit longer l’Atlantique en desservant le Bénin, le Togo, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Libéria, la Sierra Leone, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Gambie, le Sénégal et la Mauritanie avant d’atteindre le Maroc, d’où le gaz rejoindrait l’Europe. Conçu pour acheminer jusqu’à trente milliards de mètres cubes par an, l’ouvrage réserverait la moitié de ce volume au marché marocain et à l’exportation. Au-delà du tube, c’est une coordination politique inédite que le projet exige : une haute autorité doit être établie à Abuja, tandis qu’une société de projet, coentreprise entre l’office marocain ONHYM et la compagnie nigériane NNPC, piloterait l’exécution depuis Rabat.

L’avancée de juin n’est pas qu’un détail procédural. En entérinant l’accord intergouvernemental, la CEDEAO transforme une vision en engagement contraignant, précisant les droits et devoirs de chaque État sur son tronçon. Pour le Maroc, qui a fait du projet un pilier de sa diplomatie africaine, c’est la consécration d’une stratégie patiente : ancrer Rabat au cœur d’une infrastructure panafricaine, contourner la rivale algérienne et se poser en plateforme gazière entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe. Pour le Nigéria, c’est la promesse de valoriser des réserves colossales aujourd’hui torchées faute de débouchés. Mais entre la signature d’un accord et la pose du premier tube, l’écart est immense, et le calendrier officiel ne prévoit pas de premières livraisons avant 2031. Le précédent invite à la prudence : lancé en grande pompe en 2016, le projet a traversé une décennie d’études, de mémorandums et de relances avant d’atteindre ce stade, preuve que la volonté politique ne suffit pas à comprimer le temps long des infrastructures.

Le premier obstacle est financier. Vingt-cinq milliards de dollars, dans un contexte de taux élevés et de prudence des bailleurs, ne se rassemblent pas par décret. Les promoteurs comptent sur un montage mêlant institutions de développement, fonds souverains du Golfe et bailleurs européens soucieux de sécuriser leur approvisionnement après la rupture avec le gaz russe. Or aucun tour de table définitif n’est bouclé, et la rentabilité d’un ouvrage dont les premiers mètres cubes ne circuleront pas avant la prochaine décennie reste suspendue au prix futur du gaz. Le risque, dans ces projets pharaoniques, est connu : des annonces répétées, des sommets solennels, et un chantier qui patine faute d’argent réellement engagé.

Le deuxième défi est sécuritaire et géographique. Le tracé traverse certaines des côtes les plus fragiles du continent, du delta du Niger miné par le sabotage des installations pétrolières aux littoraux ouest-africains exposés à l’instabilité politique et à la piraterie du golfe de Guinée. Faire transiter une infrastructure stratégique par treize juridictions, c’est multiplier les points de vulnérabilité, les régimes douaniers et les aléas politiques. Un coup d’État, un litige frontalier ou une renégociation tarifaire dans un seul pays peut bloquer l’ensemble. La gouvernance partagée que la CEDEAO appelle de ses vœux est aussi le talon d’Achille du projet : elle suppose une stabilité régionale que l’histoire récente, des juntes sahéliennes aux tensions côtières, dément régulièrement. Sécuriser plus de six mille kilomètres de tube exposé exige une coopération militaire et douanière que la région n’a jamais expérimentée à cette échelle.

Reste la dimension géopolitique, où le gazoduc atlantique affronte un concurrent direct. Le projet transsaharien, qui relierait le Nigéria à l’Algérie via le Niger, défend le même gaz nigérian par une route plus courte mais plus exposée à l’insécurité sahélienne. Les deux tracés incarnent deux visions rivales de l’intégration énergétique africaine, l’une portée par Alger, l’autre par Rabat, sur fond de compétition diplomatique pour le leadership continental. L’Europe, en quête de sécurité d’approvisionnement, observe sans trancher, prête à financer celui qui aboutira le premier. Dans cette course, l’aval de la CEDEAO offre au tracé atlantique une longueur d’avance politique, mais cette avance ne vaut que si les capitaux suivent. L’arbitrage final dépendra moins des sommets que des banques, qui jugeront la rentabilité avant la symbolique.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul gazoduc, est celle de savoir si l’Afrique de l’Ouest saura transformer une grande idée en grande infrastructure, ou si elle ajoutera ce projet à la longue liste des intégrations rêvées et jamais réalisées. Le cordon gazier entre Abuja et Rabat promet des revenus de transit, de l’électricité pour des pays qui en manquent cruellement, et une place dans la géographie énergétique mondiale. Il exige en retour une constance politique et financière que la région a rarement su tenir sur une décennie. Entre 2026, année de la signature, et 2031, horizon des premières livraisons, le gazoduc Afrique-Atlantique restera le test grandeur nature de la capacité du continent à bâtir ensemble.