En rejetant le 17 juin les recours contre le projet d’amendement, la Cour constitutionnelle du Zimbabwe a levé un obstacle à la prolongation du mandat d’Emmerson Mnangagwa jusqu’en 2030. Derrière la procédure se joue une mue présidentialiste et une guerre de succession au sein de la ZANU-PF.

Le 17 juin 2026, à Harare, la Cour constitutionnelle du Zimbabwe a tranché. Réunie en formation plénière sous la présidence du juge Bharat Patel, elle a débouté six vétérans de la guerre de libération et l’ancien parlementaire Prince Dubeko Sibanda, qui demandaient l’arrêt du processus d’adoption du troisième amendement constitutionnel. Les requêtes ont été jugées irrecevables, entachées de vices de forme et prématurées. Sur le papier, une décision strictement technique. Dans les faits, un feu vert : la voie est dégagée pour un texte qui doit permettre au président Emmerson Mnangagwa, quatre-vingt-trois ans, de prolonger son maintien au pouvoir au-delà du terme prévu. La salle, comble, retenait son souffle : du verdict dépendait la suite d’un bras de fer ouvert depuis des mois entre le pouvoir et une partie de sa propre famille politique.

Le projet d’amendement, approuvé par le conseil des ministres en février 2026, n’a rien d’anodin. Il porte la durée du mandat présidentiel de cinq à sept ans, ce qui reviendrait à maintenir Mnangagwa en fonction jusqu’en 2030, alors que son second et dernier mandat doit en principe s’achever en 2028. Plus lourd de conséquences encore, le texte prévoit que le chef de l’État soit désigné par le Parlement, et non plus élu au suffrage universel direct. Une révision qui, sous couvert d’ingénierie institutionnelle, déplace la source de la légitimité présidentielle des urnes vers une assemblée largement dominée par le parti au pouvoir. Les juristes proches de l’opposition y voient un détournement de l’esprit du texte fondamental, qui avait précisément voulu, en 2013, encadrer la durée et le mode de désignation du chef de l’État.

Pour la ZANU-PF, au pouvoir sans discontinuer depuis l’indépendance de 1980, l’opération s’inscrit dans une stratégie assumée. Le parti avait, dès l’automne 2025, ordonné les démarches juridiques destinées à sécuriser le maintien de son chef. Officiellement, il s’agit d’assurer la stabilité et la continuité des réformes économiques. Officieusement, le calendrier vise à neutraliser la perspective d’une alternance interne et à priver les ambitions rivales de tout point d’appui constitutionnel. La décision de la Cour, en écartant les recours sans trancher le fond, offre au pouvoir le temps politique dont il a besoin pour faire avancer le texte devant le Parlement. Le parti dispose à l’Assemblée d’une majorité suffisamment large pour espérer réunir, le moment venu, les deux tiers requis par toute révision constitutionnelle.

Pour les Zimbabwéens, l’enjeu est très concret. Priver l’électeur du droit de choisir directement son président, c’est rompre avec un principe inscrit au cœur de la Constitution de 2013, née d’un compromis laborieux après des années de crises. Dans un pays miné par l’hyperinflation passée, par un chômage de masse et par une émigration économique qui a vidé le territoire d’une partie de sa jeunesse, la promesse d’un pouvoir comptable devant les urnes constituait l’un des rares acquis démocratiques tangibles. Le faire glisser vers une élection parlementaire revient, pour beaucoup, à confisquer la voix populaire au profit d’un appareil partisan.

Le clivage le plus révélateur traverse le camp présidentiel lui-même. Les vétérans de la guerre de libération, longtemps pilier de la légitimité de la ZANU-PF, figurent parmi les requérants déboutés : signe que la base historique du parti se fracture autour de la prolongation. Derrière eux se profile la rivalité, jamais éteinte, entre les partisans de Mnangagwa et ceux du vice-président Constantino Chiwenga, l’ancien chef d’état-major qui avait orchestré la chute de Robert Mugabe en 2017. La manœuvre constitutionnelle, en repoussant l’échéance, gèle une succession que toute une faction estimait imminente, au risque d’exacerber les tensions internes. Plusieurs figures de la guerre d’indépendance, hier intouchables, se disent aujourd’hui marginalisées par un appareil qui ne tolère plus la contestation interne.

Au-delà des frontières, le précédent ne passe pas inaperçu. L’Afrique australe, longtemps présentée comme un môle de stabilité institutionnelle, voit se multiplier les révisions taillées sur mesure pour des dirigeants en fin de mandat. La Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, dont le Zimbabwe est membre, observe sans broncher, fidèle à une tradition de non-ingérence qui confine à l’aval tacite. Les partenaires occidentaux, qui avaient esquissé un dégel avec Harare, se trouvent placés devant un dilemme : sanctionner une dérive ou ménager un pays riche en lithium et en platine, courtisé par Pékin comme par les grandes capitales minières. Pour Pékin comme pour les chancelleries occidentales, la stabilité du fournisseur prime souvent sur la qualité de sa démocratie.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas zimbabwéen, est celle de savoir ce qui retient encore un pouvoir décidé à modeler la règle à sa mesure. En validant la forme sans juger le fond, la Cour constitutionnelle a renvoyé la responsabilité au Parlement, c’est-à-dire à la ZANU-PF elle-même. Le Zimbabwe rejoint ainsi la liste des démocraties où le droit, loin de borner le pouvoir, en devient l’instrument. Pour un continent où les troisièmes mandats et les amendements opportuns se banalisent, l’épisode de Harare sonne comme un avertissement de plus : la limite n’existe que si quelqu’un accepte de la faire respecter.