Derna (Archives)

 

Un hôpital évacué à Nesma, un pont effondré près de Mizda, des familles réfugiées sur les hauteurs : les crues qui frappent l’ouest de la Libye depuis le 24 septembre ont fait peu de victimes. Elles rappellent pourtant que, trois ans après Derna, la prévention des catastrophes reste l’angle mort d’un pays divisé.

Par Karim Benyahia

Le 25 septembre 2026, en Libye, l’hôpital de Nesma, dans le Djebel Gharbi au sud-ouest de Tripoli, a été entièrement évacué pendant que le chef du gouvernement d’union nationale, Abdelhamid Dbeibah, mobilisait les secours face aux inondations. Patients, personnel médical et administratif ont quitté les lieux après que des torrents d’eau de pluie eurent submergé l’ensemble des services, rapporte le quotidien tunisien La Presse. La veille au soir, des pluies d’une rare intensité avaient transformé les oueds asséchés de l’ouest de la Libye en coulées de boue. À Nesma, le maire Ahmed al-Sid a déclaré sa commune zone sinistrée. À Mizda, la municipalité a décrété l’état d’urgence.

Le bilan humain demeure incertain, signe d’une information éclatée. L’agence Xinhua, citant la chaîne libyenne Al-Masar, faisait état le 26 septembre d’un mort et de 79 blessés à Mizda, ville de moins de 30 000 habitants située à quelque 180 kilomètres au sud de la capitale. Le quotidien Asharq Al-Awsat évoquait au moins deux corps retrouvés et des disparus. Les dégâts matériels, eux, sont mieux documentés. Selon le site Africactu, 220 familles ont été touchées à Mizda, où 30 logements ont été déclarés inhabitables et 40 autres fragilisés ; 150 habitations ont été atteintes à Al-Shqiqah, 45 à Nesma. Un pont reliant Mizda à Tininai s’est effondré.

La géographie du sinistre dit aussi quelque chose. Mizda, Nesma, Al-Shqiqah, Al-Qaryat, Daraj, Ghadames : ce sont des localités de l’intérieur, sur les plateaux et aux portes du désert, loin de l’attention que reçoit la capitale. Leur isolement a été aggravé par la coupure des routes et des lignes électriques, qui a compliqué l’acheminement des secours et l’évaluation des dégâts. Dans ces communes, l’hôpital, la route et le pylône forment l’ossature entière de la présence publique ; qu’un seul de ces éléments cède, et c’est tout un territoire qui se retrouve coupé de Tripoli.

La réponse de l’exécutif de Tripoli a suivi le schéma classique de l’urgence. Abdelhamid Dbeibah a demandé de dégager les routes et de rétablir l’électricité, l’eau potable et les télécommunications. Le ministre d’État chargé des Affaires du Premier ministre et du Conseil des ministres, Mohamed Ben Ghalboun, a ordonné l’état d’alerte maximale, et le ministère des Collectivités locales a dépêché bulldozers et camions. Le service d’ambulance aérienne a évacué des blessés à Al-Shqiqah. Dès le 26 septembre, la Compagnie générale d’électricité avait rétabli le courant à Nesma. Cette réactivité mérite d’être relevée : les premières heures n’ont pas été perdues.

Mais la réaction ne fait pas une politique. En septembre 2023, la tempête Daniel avait provoqué la rupture de deux barrages en amont de Derna, dans l’est du pays, et fait plusieurs milliers de morts. L’Organisation météorologique mondiale en avait tiré une leçon explicite : la Libye avait besoin d’alertes précoces multirisques et d’une réponse unifiée. Trois ans plus tard, les crues de l’Ouest montrent que ces deux exigences restent en suspens. L’hôpital de Mizda a lancé un appel urgent au réapprovisionnement, avertissant qu’il ne pourrait poursuivre la prise en charge des urgences sans livraison immédiate, selon Asharq Al-Awsat. Un établissement de santé qui se découvre démuni au premier orage n’a manifestement pas été intégré à un plan de préparation.

Le Centre national de météorologie avait pourtant annoncé des orages modérés à forts jusqu’au 28 septembre et appelé les habitants à éviter les oueds et les zones basses. L’alerte a existé ; elle n’a pas empêché des automobilistes de se retrouver piégés par les coulées de boue près de Bani Walid, ni des familles de fuir vers les hauteurs, comme l’a rapporté le service d’ambulance et d’urgence. Le problème n’est donc pas seulement l’absence d’information, mais la chaîne qui relie la prévision à l’action : cartographie des zones inondables, entretien des ouvrages, consignes d’évacuation, stocks médicaux prépositionnés. Ce maillage suppose un État qui planifie au-delà du cycle de l’urgence.

C’est précisément ce qui manque. La Libye reste partagée entre le gouvernement de Tripoli et l’Est contrôlé par le maréchal Khalifa Haftar, deux pouvoirs qui se disputent la légitimité, les budgets et les institutions. Derna, en 2023, avait révélé le coût de cette fracture : des ouvrages dont l’entretien avait été négligé, une responsabilité diluée entre administrations rivales. Les crues de 2026 frappent cette fois l’Ouest, la zone administrée par Dbeibah. Elles montrent que la division n’explique pas tout. Même dans son propre territoire, l’exécutif de Tripoli gère l’eau en pompier plutôt qu’en urbaniste. Les rivalités politiques absorbent l’attention et les ressources que réclamerait une politique de prévention.

Un détail résume cette fragilité. Selon Asharq Al-Awsat, les secours ont dû extraire des eaux un ingénieur philippin dont le véhicule était tombé en panne alors qu’il inspectait des puits pour la société de la Grande Rivière artificielle, le gigantesque réseau qui achemine l’eau des nappes du Sud vers le littoral. Une infrastructure vitale se trouve ainsi dans des zones exposées aux crues soudaines. Aucun inventaire public de sa vulnérabilité n’a été communiqué à la faveur de l’épisode.

Les pluies de septembre 2026 n’ont pas produit de nouveau Derna, et c’est heureux. Elles ont pourtant offert un avertissement à bas coût, que les autorités libyennes seraient avisées de ne pas gaspiller. Derna en 2023, l’Ouest en 2026 : la prochaine tempête ne choisira pas entre l’Est et l’Ouest. Tant que Tripoli et l’Est n’auront pas bâti, ensemble ou séparément, une doctrine de prévention digne de ce nom, chaque automne rouvrira la même question. Combien de pluies faudra-t-il encore pour que la Libye apprenne de Derna ?