
Trois accords tripartites signés le 11 septembre à Lomé encadrent le rapatriement des réfugiés burkinabè depuis le Bénin, le Ghana et le Togo. Plus de cent soixante-dix mille personnes sont concernées dans le golfe de Guinée. Tout repose sur un mot : volontaire.
Par Aïssatou Diallo
Le vendredi 11 septembre 2026, à Lomé, trois accords tripartites ont été signés entre le Burkina Faso, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et, séparément, le Bénin, le Ghana et le Togo. Ils encadrent le rapatriement volontaire des réfugiés burkinabè accueillis dans ces trois pays. La signature clôturait la deuxième réunion ministérielle du Dialogue de Lomé sur la sécurité nationale et la protection des réfugiés, tenue du 9 au 11 septembre et qui réunissait les cinq États parties au mécanisme, le Togo, le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et le Ghana, le Niger et le Mali y participant comme observateurs. La délégation burkinabè était conduite par Bêbgnasgnan Stella Eldine Kabré-Kaboré, ministre déléguée auprès du ministère des Affaires étrangères.
L’ordre de grandeur donne la mesure du dossier. Fin 2025, plus de cent soixante-dix mille réfugiés et demandeurs d’asile, en très large majorité burkinabè, étaient recensés au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Togo. Ces populations se sont installées le long d’une bande frontalière qui va du nord du Bénin à l’Oti togolais et aux régions septentrionales du Ghana, précisément là où les groupes armés sahéliens cherchent depuis plusieurs années à ouvrir des corridors vers le golfe de Guinée. La coïncidence géographique est au cœur du malentendu : ce que les agences humanitaires traitent comme une question de protection, les États côtiers l’abordent d’abord comme une question de sécurité intérieure. Aucun des cinq gouvernements réunis à Lomé ne le formule ainsi en public, mais l’architecture même du mécanisme, qui associe protection des réfugiés et sécurité nationale dans son intitulé, dit assez que les deux sujets n’ont jamais été séparés.
Le Dialogue de Lomé a précisément été conçu pour tenir les deux bouts. Réunir autour d’une même table des pays d’accueil et un pays d’origine, sous l’égide du HCR et à l’occasion du soixante-quinzième anniversaire de la Convention de Genève de 1951, revient à inscrire le retour des réfugiés dans un cadre juridique plutôt que de le laisser aux arrangements administratifs. Les accords tripartites signés à Lomé reprennent la formule classique en droit international des réfugiés : le retour doit être volontaire, informé, effectué dans la sécurité et la dignité, et le HCR en est le garant. Le communiqué final des cinq États réaffirme l’attachement aux principes fondamentaux de la protection internationale.
La difficulté commence là. Le rapatriement volontaire suppose que les conditions du retour soient réunies dans le pays d’origine, et rien n’indique que ce soit le cas au Burkina Faso, où l’insécurité continue de vider des communes entières et où le déplacement interne reste massif. Un réfugié peut consentir à rentrer sans que ce consentement soit libre : la réduction des rations, la fermeture progressive de services, la pression administrative sur les titres de séjour ou simplement l’épuisement produisent des retours qui sont volontaires sur le papier et contraints dans les faits. C’est la raison pour laquelle le mot volontaire figure en toutes lettres dans les trois textes, et c’est aussi la raison pour laquelle il devra être vérifié ailleurs que dans les textes. L’histoire récente de la sous-région offre peu de précédents rassurants : les retours organisés depuis les pays côtiers vers le Sahel ont rarement fait l’objet d’un suivi indépendant une fois les convois partis.
Les pays d’accueil, eux, avancent des arguments qui ne sont pas de pure convenance. Le Togo, le Bénin et le Ghana absorbent depuis plusieurs années une charge budgétaire et sécuritaire dans des régions septentrionales déjà mal dotées en services publics, alors que les financements humanitaires internationaux reculent. Le HCR et ses partenaires opèrent sous contrainte de trésorerie croissante, conséquence des coupes décidées par plusieurs bailleurs occidentaux. Dans ce contexte, un cadre négocié de retour vaut mieux qu’un refoulement silencieux, et le Dialogue de Lomé a le mérite de rendre publics des engagements qui, sans lui, se régleraient dans les préfectures. La Côte d’Ivoire, qui accueille elle aussi des réfugiés burkinabè, n’a en revanche pas signé d’accord tripartite à cette occasion.
Reste la dimension proprement politique. Pour Ouagadougou, obtenir le retour de ses ressortissants revient à faire valider, indirectement, le récit d’une reconquête territoriale en cours et d’un pays qui redevient habitable. Pour les capitales côtières, coopérer avec les autorités burkinabè sur un dossier humanitaire permet de maintenir un canal ouvert avec un régime dont elles se sont politiquement éloignées depuis le retrait du Burkina Faso de la CEDEAO. Le Dialogue de Lomé fonctionne ainsi comme un espace de contournement : ce que la diplomatie régionale ne peut plus traiter dans les formats communautaires, elle le traite dans un format restreint, technique en apparence, éminemment politique en réalité. Pour Lomé, qui héberge le mécanisme et en tire un capital diplomatique, l’exercice consolide une position d’intermédiaire entre l’Alliance des États du Sahel et les capitales de la CEDEAO.
En définitive, ces trois accords ne sont pas seulement un instrument humanitaire ; ils redessinent les rapports entre le Sahel en guerre et les littoraux qui en absorbent les conséquences. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas burkinabè, est celle de savoir qui vérifiera, dans deux ou trois ans, que les retours annoncés à Lomé se sont effectivement produits dans la sécurité et la dignité, et ce qu’il adviendra de ceux qui, ayant refusé de rentrer, n’auront plus de camp où rester.















