Trois accords de prêt signés à Conakry le 10 septembre engagent 269,5 millions d’euros de la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO sur un hôpital, une route et un barrage. Tous trois en Haute-Guinée. Le pari territorial est assumé ; son exécution reste entière.

Par Tunde Adeyemi

Le 10 septembre 2026, à Conakry, trois accords de prêt ont été signés entre la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO et le gouvernement guinéen, pour un montant cumulé de 269,5 millions d’euros. George Agyekum Donkor, président de l’institution financière ouest-africaine basée à Lomé, et Mariama Ciré Sylla, ministre de l’Économie, des Finances et du Budget, ont apposé leurs paraphes en présence d’Ismaël Nabé, ministre du Plan, de la Coopération internationale et du Développement, qui préside par ailleurs le Conseil des gouverneurs de la banque. Les trois projets financés ont un point commun que les communiqués ne soulignent pas : ils se concentrent tous en Haute-Guinée, cette région de savane du nord-est longtemps tenue à l’écart des grands arbitrages budgétaires de la capitale.

Le détail des enveloppes dit l’ambition. Cent quarante-trois millions d’euros iront à la construction et au bitumage de la route Cissela-Banko-N’Dèma et Banko-Saraya, quatre-vingt-quatre kilomètres qui relient des bassins agricoles et aurifères aujourd’hui difficilement praticables pendant la saison des pluies. Soixante-cinq millions huit cent mille euros financeront un hôpital régional à Siguiri, ville d’orpaillage où l’offre de soins spécialisés demeure résiduelle. Enfin, soixante millions six cent mille euros doivent porter le projet hydroélectrique de Tinkisso 2. La banque avance des chiffres d’impact précis : plus de 350 000 personnes raccordées à une électricité renouvelable, plus de 1,7 million d’habitants disposant d’un accès à des soins spécialisés. Ces projections valent promesse, non résultat, et la banque ne s’engage ni sur les délais ni sur la maintenance des ouvrages une fois livrés.

Pour le gouvernement guinéen, l’opération est d’abord un signal adressé aux bailleurs. Depuis l’investiture de Mamadi Doumbouya, le 17 janvier 2026, à l’issue du scrutin présidentiel du 28 décembre 2025 remporté avec 86,72 pour cent des voix, l’exécutif cherche à démontrer que la sortie de la parenthèse militaire rouvre l’accès aux financements concessionnels. Le choix de la BIDC n’est pas neutre. Institution de la CEDEAO, elle prête à des conditions plus douces que les marchés obligataires et n’impose pas le cadrage macroéconomique d’un programme du Fonds monétaire international. Pour un État qui a longtemps financé ses infrastructures par troc minier, conventions signées avec des groupes étrangers contre des routes ou des barrages, le retour à la dette multilatérale classique marque un changement d’instrument autant que de méthode.

Reste la question que les cérémonies de signature n’abordent jamais, celle de l’exécution. Le 3 septembre 2026, en Conseil des ministres, Mamadi Doumbouya a lui-même fixé à son gouvernement cinq exigences qualifiées de non négociables, réclamant un suivi mensuel des projets, une gestion plus rigoureuse des fonds publics et une présence accrue des ministres sur le terrain. « Un ministre ne gouverne pas depuis son bureau », a lancé le chef de l’État selon le compte rendu diffusé par la présidence. L’avertissement en dit long sur le décalage habituel entre le décaissement et le premier coup de pioche. En Guinée comme ailleurs dans la sous-région, plusieurs années séparent souvent la signature d’un prêt de la mise en service d’un ouvrage, et les dépassements de coûts absorbent une part croissante de l’enveloppe initiale. Un responsable cité par la presse économique régionale résume la crainte des bailleurs : le problème guinéen n’est plus l’accès au financement, il est la chaîne de commande qui va du décret d’approbation au chantier.

Le choix de la Haute-Guinée mérite par ailleurs d’être lu pour ce qu’il est, un arbitrage territorial. La région concentre l’essentiel de l’orpaillage industriel et artisanal du pays, autour de Siguiri et de Kouroussa, mais elle a vu passer des décennies de production aurifère sans contrepartie durable en infrastructures. Y installer un hôpital de référence et une route bitumée revient à corriger, tardivement, l’écart entre ce que le territoire produit et ce qu’il reçoit. Le calcul est aussi politique. C’est dans ces zones de l’intérieur que se joue la consolidation d’un pouvoir dont la légitimité électorale, acquise par un score écrasant, reste contestée par une partie de l’opposition et par les organisations de défense des droits humains.

Cette stratégie a un coût. Additionnés aux financements déjà mobilisés pour le corridor ferroviaire et portuaire du fer de Simandou, dans le sud-est du pays, les engagements guinéens dessinent une trajectoire d’endettement rapide, adossée à des recettes minières par nature volatiles. La BIDC prête en euros ; le franc guinéen, lui, ne suit pas. Tout décrochage de change renchérit mécaniquement le service de la dette, et la banque ouest-africaine n’a ni les moyens ni le mandat de restructurer un portefeuille souverain si la conjoncture se retourne. Le pari de Conakry suppose donc que les cours de l’or et du fer restent porteurs assez longtemps pour que les infrastructures financées produisent elles-mêmes la croissance censée les rembourser. Pour la Guinée, la voie est étroite : accélérer l’investissement public sans reconstituer le surendettement dont elle est sortie il y a dix ans.

En définitive, ces 269,5 millions d’euros ne sont pas seulement une ligne de financement ; ils testent la capacité d’un État à convertir une rente extractive en biens publics localisés. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas guinéen, est celle de savoir si les banques régionales de développement, plus souples que les bailleurs multilatéraux sur la conditionnalité, sauront compenser cette souplesse par une exigence réelle sur l’exécution et sur la maintenance. Faute de quoi la Haute-Guinée aura obtenu des lignes de crédit là où elle attendait un hôpital, une route et de l’électricité.