
Deux jours de combats au pied de Villa Somalia, treize morts et des milliers de déplacés : à Mogadiscio, la prolongation du mandat du président Hassan Cheikh Mohamoud a rouvert une crise institutionnelle que les Chebab observent avec gourmandise. Récit d’un week-end somalien.
Le 3 juin 2026, peu avant l’aube, les premières rafales ont claqué dans le quartier de Barmuudo, à un jet de pierre de Villa Somalia, le palais présidentiel le plus surveillé de la Corne de l’Afrique. Pendant deux jours, des unités fidèles au président Hassan Cheikh Mohamoud et des miliciens proches de l’opposition se sont disputé les ruelles du district de Howlwadag, en plein cœur de Mogadiscio. Le bilan, communiqué par l’agence des Nations unies pour les réfugiés, donne la mesure du basculement : au moins treize morts, cent quatre-vingt-neuf blessés et près de douze mille cinq cents ménages jetés sur les routes. La capitale d’un État déjà rongé par l’insurrection djihadiste venait de se transformer, le temps d’un week-end, en théâtre d’une guerre des palais.
À l’origine de l’embrasement, une querelle de calendrier devenue querelle de légitimité. Le mandat de Hassan Cheikh Mohamoud a expiré le 15 mai. Plutôt que d’organiser le scrutin promis, le chef de l’État s’est appuyé sur des amendements constitutionnels votés par un Parlement acquis pour prolonger d’un an son bail à Villa Somalia. L’opposition y a vu une captation pure et simple du pouvoir et a appelé à manifester. Les tirs ont éclaté avant même le rassemblement, autour des résidences de deux figures de poids : l’ancien Premier ministre Hassan Ali Khaire et l’ex-président Cheikh Charif Cheikh Ahmed. Un ministre du gouvernement a aussitôt dénoncé une « tentative de coup d’État », quand l’opposition parlait, elle, d’une prolongation « illégale » destinée à verrouiller la présidentielle.
Le pouvoir a fini par reprendre la main, mais au prix d’un marchandage qui en dit long sur la nature clanique de l’État somalien. Hassan Ali Khaire a accepté jeudi un accord avec le gouvernement et s’est laissé escorter par les forces de sécurité jusqu’à l’enceinte protégée de l’aéroport. Cheikh Charif Cheikh Ahmed a tenu un jour de plus dans sa résidence privée, jusqu’à ce qu’une médiation d’anciens des clans obtienne l’arrêt des combats. Les autorités ont alors proclamé le retour à l’ordre. Rien n’est réglé pour autant : la trêve repose sur des notables, pas sur des institutions, et la question du mandat, elle, demeure entière. Le calme revenu n’a fait que figer le différend, sans le trancher. Le précédent est connu : depuis l’indépendance, chaque transition somalienne s’est négociée à la table des chefs traditionnels, faute d’institutions assez fortes pour s’imposer seules.
Pour les habitants de Mogadiscio, l’épisode rouvre une plaie familière. Les douze mille cinq cents familles déplacées en quarante-huit heures viennent grossir une population urbaine déjà éprouvée par la sécheresse, l’inflation et les attentats. Beaucoup se sont retrouvés piégés chez eux, sous le feu croisé de combattants qui se disputaient des immeubles plutôt que des principes. Dans une ville où l’État peine à fournir l’eau et l’électricité, l’irruption d’une violence politique au pied du palais nourrit un sentiment d’abandon. La promesse d’un suffrage universel direct, « une personne, une voix », brandie depuis des années comme l’horizon démocratique du pays, paraît plus lointaine que jamais.
Les conséquences débordent vite le seul périmètre de la capitale. Pendant que les forces de sécurité tournaient leurs armes vers des rivaux politiques, elles les détournaient des fronts ruraux où progressent les Chebab. Le mouvement, affilié à al-Qaïda, avait déjà repris fin 2025 au moins cinq districts dans le Bas-Chébéli et le Moyen-Djouba. Il n’a, cette fois, pas eu un coup de feu à tirer : la crise de Mogadiscio lui offre, gratuitement, l’affaiblissement de son adversaire. Le calendrier tombe d’autant plus mal que l’avenir de l’AUSSOM, la mission de stabilisation de l’Union africaine qui a succédé à l’ATMIS, reste suspendu à un financement international incertain, au moment où Washington et Bruxelles resserrent les cordons de la bourse. Les contingents ougandais, éthiopiens, kényans et djiboutiens qui arment cette mission attendent eux-mêmes des arriérés de solde, et la perspective d’un retrait progressif plane sur Mogadiscio.
Derrière la bataille de quartier se joue donc un affrontement plus vaste sur la forme de l’État. D’un côté, un président qui invoque la stabilité pour justifier la centralisation et le report des urnes. De l’autre, des États fédérés comme le Puntland et le Jubaland, et une classe d’anciens dirigeants qui dénoncent une dérive autoritaire et défendent le modèle indirect, fondé sur les clans. Les bailleurs, eux, financent un appareil sécuritaire dont ils découvrent qu’il peut servir aussi bien à combattre les djihadistes qu’à mater des opposants. Cette ambiguïté fragilise un partenariat déjà tendu et place la communauté internationale devant un dilemme : soutenir un pouvoir contesté ou risquer un vide que les Chebab combleraient sans tarder. Plus au nord, le Somaliland, qui revendique son indépendance depuis 1991, observe ces convulsions comme la preuve par l’absurde de l’ingouvernabilité du modèle unitaire.
Pour Hassan Cheikh Mohamoud, la voie est étroite : restaurer son autorité sans paraître l’avoir arrachée par la force, organiser un scrutin sans s’y soumettre vraiment. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas somalien, est celle de savoir si un État peut prétendre combattre une insurrection tout en suspendant la compétition électorale qui, seule, lui conférerait une légitimité durable. À Mogadiscio, les anciens des clans ont éteint l’incendie de juin. Mais la matière inflammable, un pouvoir sans mandat clair et une opposition sans recours institutionnel, reste empilée au pied de Villa Somalia, prête à reprendre feu au premier différend.















