Réuni le 4 juin, le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine s’est penché sur la Guinée, trois jours après des législatives sans opposition réelle. Dissolution de partis, disparitions forcées, élection d’un putschiste : la trajectoire de Mamadi Doumbouya met l’UA et la CEDEAO face à leurs propres principes.

 

À Addis-Abeba, le 4 juin, le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine a consacré sa 1351e session à la Guinée. La séance, ouverte par le Nigérian Nasir Aminu, président en exercice de l’organe pour le mois de juin, et introduite par le commissaire aux Affaires politiques, à la paix et à la sécurité, Bankole Adeoye, intervient trois jours après des législatives et des municipales tenues sans opposition réelle. Le 31 mai, les Guinéens étaient appelés à élire 147 députés et les conseillers de 342 communes. Le scénario était écrit d’avance.

Car la trajectoire de Mamadi Doumbouya est limpide. Élu le 28 décembre 2025 avec 86,72 pour cent des voix, investi le 17 janvier, l’homme qui avait renversé Alpha Condé en 2021 a converti son putsch en mandat. L’Union africaine, qui avait suspendu Conakry au lendemain du coup d’État, a levé cette suspension dès sa session du 22 janvier ; la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest a suivi six jours plus tard, retirant ses sanctions et réintégrant pleinement le pays. La « Nouvelle République » promise par la junte tenait alors lieu de feuille de route consensuelle.

Le visage qu’elle présente aujourd’hui est moins avenant. En mars, le ministère de l’Administration du territoire a dissous quarante partis politiques, dont les trois principales formations d’opposition : l’Union des forces démocratiques de Guinée, le Rassemblement du peuple guinéen et l’Union des forces républicaines, déjà suspendues depuis août 2025. Le gouvernement a justifié la mesure par un défaut de conformité aux obligations légales et financières. Ses détracteurs y ont lu l’élimination organisée de toute concurrence et la marche assumée vers un parti unique de fait, dont les conseils municipaux et la future Assemblée porteront l’empreinte.

Le scrutin du 31 mai a parachevé l’édifice. Privés de leurs principales figures, les électeurs ont voté dans un paysage aplani, où les listes proches du pouvoir n’avaient guère d’adversaires à leur mesure. Les observateurs régionaux redoutent que la composition des conseils municipaux et de l’Assemblée nationale ne reflète, pour des années, cette amputation de la vie partisane. Une démocratie de façade peut produire des institutions impeccables sur le papier et vides de tout contre-pouvoir.

Le verrouillage institutionnel s’accompagne d’un climat de peur. Des experts des Nations unies se sont émus, en mai, de l’enlèvement et de la disparition forcée de trois enfants et d’un adulte à Conakry, représailles apparentes contre l’artiste et défenseur des droits Elie Kamano, exilé. « L’enlèvement d’enfants pour punir ou faire pression sur un parent est un acte d’une cruauté exceptionnelle », ont-ils écrit. Ces faits ne sont pas isolés. La mère et la sœur de l’ancien ministre Tibou Kamara, l’ex-bâtonnier Mohamed Traoré, la responsable d’opposition Néné Oussou Diallo, le leader associatif Abdoul Sacko, retrouvé portant des traces de torture, ou encore les militants Oumar Sylla et Mamadou Billo Bah, disparus depuis juillet 2024, allongent une liste qui dessine un mode de gouvernement.

À ce verrouillage partisan s’ajoute le rétrécissement de l’espace civique. Les manifestations sont réprimées, les voix critiques s’exilent ou se taisent, la presse indépendante travaille sous contrainte. Ce climat n’a rien d’accidentel : il accompagne, méthodiquement, la consolidation d’un pouvoir qui a fait de la transition militaire un tremplin plutôt qu’une parenthèse.

Pour le Conseil de paix, l’affaire est délicate, parce qu’elle le renvoie à ses propres renoncements. En adoubant l’élection d’un putschiste, l’Union africaine et la CEDEAO ont contourné le principe de non-éligibilité des auteurs de coups d’État, inscrit à l’article 25, alinéa 4, de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance. Cette clause visait précisément à empêcher que des élections ne servent à blanchir un acte anticonstitutionnel. En la laissant de côté, les deux organisations ont offert au pouvoir guinéen une légitimité qu’il emploie désormais à verrouiller l’espace politique.

Le précédent n’est pas isolé. Au Tchad voisin, la transition de Mahamat Idriss Deby a suivi une grammaire comparable : référendum sur mesure, scrutin sans surprise, marginalisation de l’opposition. Et dans une Afrique de l’Ouest où la CEDEAO a déjà perdu le Mali, le Burkina Faso et le Niger, l’organisation peut redouter qu’une fermeté trop tardive ne pousse Conakry vers le même éloignement. À chaque fois, l’organe continental se trouve devant le même dilemme : agir en amont, sur les conditions qui préparent les ruptures, ou réagir trop tard, lorsque la dérive a déjà refermé les portes. Le communiqué attendu pourrait réclamer le rétablissement des partis dissous, la protection de la liberté d’association et l’envoi d’une mission du Panel des sages, dans un délai de trois mois.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas guinéen, est celle de savoir si l’architecture africaine de prévention des coups d’État conserve une crédibilité lorsqu’elle légitime, par les urnes, ceux qu’elle prétend dissuader. Pour la Guinée, le risque est connu : un pouvoir qui gouverne par la contrainte fabrique les rancunes qui nourriront la prochaine secousse. En définitive, la session du 4 juin n’est pas qu’une formalité diplomatique ; elle teste la capacité de l’Union africaine à dire la vérité à un régime qu’elle a contribué à réhabiliter, avant que le cycle des coups et des répressions ne reprenne son cours.