
Du 10 au 12 juillet, au siège de la Banque africaine de développement à Abidjan, la Conférence économique africaine a réuni la BAD, le PNUD et l’OCDE autour d’une question inconfortable : comment un continent encore marginal dans les échanges mondiaux peut-il faire de la rivalité des grandes puissances un levier plutôt qu’un piège ?
Par Tunde Adeyemi
Dimanche 12 juillet, dans l’auditorium du siège de la Banque africaine de développement, à Abidjan, Raymond Gilpin a choisi la métaphore météorologique pour refermer trois jours de débats. « Les tempêtes économiques mondiales vont continuer à tester les institutions africaines, mais elles ne pourront jamais éroder la richesse fondamentale et la résilience des populations africaines », a plaidé l’économiste en chef du bureau régional pour l’Afrique du Programme des Nations unies pour le développement. La formule est élégante. Elle dit aussi, en creux, tout l’inconfort de la Conférence économique africaine 2026. Réunie du 10 au 12 juillet par la BAD, le PNUD et l’Organisation de coopération et de développement économiques, elle avait pour thème « Renforcer l’action géopolitique et la résilience commerciale de l’Afrique dans un monde multipolaire ». Trois jours passés à théoriser une puissance que le continent ne détient pas encore.
Le vocabulaire, ici, trahit l’enjeu. Dans sa version anglaise, le thème parle d’agency, cette capacité d’agir pour son propre compte qui n’a pas d’équivalent commode en français. Le traduire par « action géopolitique » adoucit ce que la formule avait de brutal : l’Afrique demeure l’objet des stratégies des autres, rarement le sujet des siennes. Washington réoriente son aide vers les minerais critiques. Pékin recompose ses prêts et ses concessions. Moscou vend de la sécurité et des céréales. Bruxelles négocie ses accords commerciaux et son mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. Ankara, Abou Dhabi et Riyad avancent leurs pions portuaires et miniers. Chacune de ces capitales arrive avec une offre. Aucune n’arrive avec la même question : que veut l’Afrique, elle ?
Ahunna Eziakonwa, sous-secrétaire générale des Nations unies et directrice du bureau régional pour l’Afrique du PNUD, a livré la réponse la plus tranchante de la rencontre. « Dans un monde multipolaire, le principal levier de l’Afrique ne résidera pas dans le choix d’un camp, mais dans le renforcement de sa propre puissance économique », a-t-elle conclu. La phrase mérite d’être prise au sérieux. Elle signifie que le non-alignement, doctrine confortable et vieille de soixante-dix ans, ne vaut que s’il est adossé à quelque chose. Sans chaînes de valeur régionales, sans capacité de transformation, sans marché intérieur réellement intégré, la neutralité n’est pas une stratégie : c’est une disponibilité. Un pays qui ne transforme rien ne négocie rien. Il arbitre entre des acheteurs.
La Banque africaine de développement a répondu à sa manière, c’est-à-dire par la création d’une institution. La conférence a vu le lancement du Réseau africain des économistes en chef, l’ACE Network, censé doter le continent d’une capacité d’analyse autonome et coordonner la voix de ses économistes dans les enceintes internationales. L’édition 2026 accueillait également la réunion annuelle du Réseau mondial des économistes en chef des institutions de développement. Marie-Laure Akin Olugbade, vice-présidente principale du Groupe de la Banque, qui représentait le président Sidi Ould Tah, a clos la rencontre en assurant que les échanges fourniraient « des bases essentielles pour les politiques et les partenariats » à venir. L’intention est juste. L’outil est modeste.
Car produire du diagnostic n’est pas produire de la puissance. Ida Mc Donnell, conseillère principale de l’OCDE sur la politique et le financement du développement, a d’ailleurs pointé un défaut de méthode qui vise autant les bailleurs que les capitales africaines : « Le commerce, la dette, l’investissement, les politiques budgétaires, le climat et le financement du développement sont de plus en plus interdépendants. Et pourtant, très souvent, nous les analysons séparément. » La remarque décrit un continent dont la dette s’arbitre à Washington, dont le climat se négocie dans les COP, dont le commerce se fixe à Bruxelles et à Pékin, et dont les décideurs héritent, en bout de chaîne, de choix construits ailleurs et en silos. On ne reprend pas la main sur un dossier quand on n’en maîtrise aucun.
Le calendrier, du reste, n’a pas aidé. À la veille de l’ouverture, la Banque mondiale a abaissé de 0,3 point sa prévision de croissance pour l’Afrique subsaharienne en 2026, ramenée à 4 pour cent contre 4,1 pour cent en 2025, en invoquant le conflit au Moyen-Orient, le renchérissement des coûts énergétiques et la faiblesse de la demande extérieure adressée aux économies africaines. Autrement dit, trois jours de débats sur la résilience commerciale du continent se sont ouverts sur une révision à la baisse provoquée par une guerre à laquelle il n’a pris aucune part et sur laquelle il n’a aucune prise. La démonstration était involontaire. Elle était parfaite.
Il serait injuste, pour autant, de réduire Abidjan à un exercice de rhétorique. La Zone de libre-échange continentale africaine existe, ses protocoles avancent, les chaînes de valeur régionales se densifient, et la revendication d’une lecture africaine des problèmes africains n’a rien d’anecdotique quand les agences de notation continuent d’appliquer au continent une prime de risque que ses fondamentaux ne justifient pas toujours. Mais un réseau d’économistes en chef ne remplace ni une politique industrielle commune, ni un tarif extérieur crédible, ni la mobilisation des ressources intérieures que tous les orateurs ont réclamée sans que personne n’en fixe le calendrier. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ivoirien, est celle de savoir si les États africains sont prêts à payer le prix politique de la puissance qu’ils revendiquent : céder de la souveraineté à l’échelon régional pour en regagner à l’échelon mondial. Tant que cette réponse restera suspendue, le continent continuera d’être invité aux tables où l’on parle de lui, et absent de celles où l’on décide.














