
Plus de cent mille étrangers ont quitté l’Afrique du Sud depuis la fin mai, poussés par les ultimatums d’Operation Dudula. Plutôt que de contenir la vague xénophobe, Pretoria a fait de l’expulsion une politique publique et exporte sa crise sociale vers Harare et Lilongwe.
Par Kwame Mensah
À Beitbridge, le poste-frontière qui sépare l’Afrique du Sud du Zimbabwe, les autobus se suivent depuis la fin juin. À l’intérieur, des familles entières qui n’ont pas été expulsées : elles sont parties. Elles ont pris au sérieux l’ultimatum du 30 juin, fixé par le mouvement March and March, sommant les étrangers en situation irrégulière de quitter le pays sous peine de représailles. Depuis la fin mai, selon les décomptes relayés par les autorités des pays voisins, plus de cent mille personnes ont quitté l’Afrique du Sud, dont plus de soixante mille sont rentrées au Zimbabwe et plus de trente-huit mille au Malawi. La Border Management Authority sud-africaine a recensé, sur une quinzaine de jours, plus de treize mille rapatriements ou expulsions, dont près de neuf mille Malawiens, trois mille Zimbabwéens, neuf cents Ghanéens et trois cents Nigérians.
Ce n’est pas une opération de police. C’est une panique organisée. Operation Dudula, dont le nom signifie « repousser » en zoulou, et le mouvement March and March ont installé depuis des mois une pratique de contrôle privé : rondes dans les quartiers informels, vérification des papiers devant les hôpitaux et les écoles, listes de commerces à fermer. Début juillet, des manifestations anti-migrants ont rassemblé des milliers de personnes à travers le pays, et la police a procédé à plus de neuf cents interpellations. Un Malawien a été tué par une foule dans un quartier informel, poussant des centaines de familles à se réfugier dans des églises et des mosquées. La violence n’est plus une éruption, elle est devenue une méthode.
La réponse de l’État sud-africain aurait pu être un rempart. Elle a été un relais. Le 7 juin, le président Cyril Ramaphosa s’était engagé à durcir la lutte contre l’immigration illégale. Le ministre de l’Intérieur, Leon Schreiber, a annoncé depuis le rapatriement de 2 745 étrangers en une seule semaine, le déploiement de drones et de caméras thermiques aux frontières, et une campagne anticorruption au poste d’Oshoek. Plus de quarante mille personnes en situation irrégulière ont été interpellées depuis le 1er janvier, dont 7 400 sur le seul mois écoulé. Chaque chiffre est présenté comme une preuve d’efficacité. Aucun ne répond à la question que pose la rue : que fait-on des vivants ?
La mécanique est connue et le calendrier ne trompe personne. L’Afrique du Sud entre dans une séquence politique tendue, avec un chômage massif, des services publics en déliquescence et un Congrès national africain affaibli, contraint au gouvernement d’union nationale. Le migrant est l’explication la plus économique de l’échec : il occupe le lit d’hôpital, la place à l’école, l’emploi non déclaré. Que les études sur la contribution nette des travailleurs étrangers à l’économie sud-africaine disent l’inverse ne pèse rien face à la file d’attente d’une clinique de Soweto. Quand un État valide ce raisonnement par des statistiques d’expulsion, il ne calme pas la rue, il lui donne raison.
L’économie, elle, encaisse en silence. Les mines du Witwatersrand, les fermes du Limpopo, les chantiers de Johannesburg et les petites épiceries de quartier se sont construits sur une main-d’œuvre venue du Mozambique, du Lesotho, du Zimbabwe et du Malawi, souvent payée en dessous du salaire minimum précisément parce qu’elle est sans papiers. Vider les townships de leurs travailleurs étrangers ne rendra pas ces emplois aux Sud-Africains : cela désorganisera des filières entières et poussera un peu plus le travail dans l’ombre. Quant à la Constitution, elle garantit l’accès aux soins sans condition de nationalité, principe que les tribunaux ont eu à rappeler. Les patrouilles de Dudula devant les cliniques ne s’en émeuvent guère.
Le coût, lui, se paie ailleurs. Le Zimbabwe et le Malawi, dont les diasporas sud-africaines financent des pans entiers de l’économie domestique par les transferts d’argent, encaissent en quelques semaines un choc de retour qu’aucun budget n’a prévu : des dizaines de milliers de personnes sans logement, sans emploi, souvent sans papiers, dans des pays qui ne créent pas d’emplois. Harare et Lilongwe se taisent, faute de moyens de pression sur leur voisin. Le silence des chancelleries régionales est assourdissant : la Communauté de développement d’Afrique australe, prompte à s’émouvoir des ingérences occidentales, n’a produit aucune position ferme. Ce sont deux monarques traditionnels, le roi zoulou Misuzulu kaZwelithini et le roi des AmaMpondo, qui se sont déplacés au Zimbabwe pour parler des tensions migratoires, là où les gouvernements auraient dû être.
Il y a dans cette séquence une ironie que le continent ferait bien de regarder en face. L’Afrique du Sud est l’un des piliers de la zone de libre-échange continentale, cette architecture censée faire circuler biens, capitaux et, un jour, personnes. Pretoria signe à Addis-Abeba des protocoles sur la libre circulation qu’elle n’a jamais ratifiés, et laisse dans le même temps des milices civiles trier les Africains sur son sol. Le panafricanisme des sommets et la xénophobie des townships coexistent sans se croiser, parce qu’ils ne s’adressent pas aux mêmes publics.
Pour le gouvernement sud-africain, la voie est étroite : reprendre le contrôle de la frontière sans légitimer les milices qui prétendent le faire à sa place, et protéger des populations que son propre électorat désigne comme responsables de sa pauvreté. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sud-africain, est celle de savoir ce qu’il reste de la citoyenneté africaine quand le pays le plus riche du continent expulse ses voisins pour cause de crise intérieure. Les autobus de Beitbridge roulent vers le nord. Ils emportent, avec leurs passagers, une part du récit que l’Afrique se raconte sur elle-même.














