Selon des documents revélés le 9 juillet, l’armée soudanaise subordonne son accord à la trêve proposée par Washington au retrait total des Forces de soutien rapide des villes qu’elles occupent. Une exigence qui vide de sens la médiation de Massad Boulos.

Par Chioma Bennett

Le 9 juillet, des documents cités par l’agence Reuters ont donné à la médiation américaine au Soudan son vrai visage : celui d’une négociation qui bute non sur l’humanitaire, mais sur la carte. L’armée soudanaise, dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan, accepte l’essentiel de la proposition présentée par Washington, à une condition qu’elle sait inacceptable pour l’autre camp : les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemedti, devraient se retirer de toutes les villes conquises depuis avril 2023. Autrement dit, renoncer par écrit à trois ans de conquêtes avant même d’entrer en négociation.

Le plan américain, transmis le mois précédent, tenait pourtant en trois séquences simples. Une trêve humanitaire immédiate de quatre-vingt-dix jours, destinée à ouvrir les couloirs d’aide dans un pays où l’ONU décrit la pire crise humanitaire de la planète. Puis la négociation d’un cessez-le-feu permanent. Enfin, une transition civile menant à des élections. Les FSR s’étaient dites prêtes à accepter le principe d’une trêve de trois mois. Massad Boulos, conseiller principal de Donald Trump pour les affaires africaines et arabes, s’était félicité le 2 juillet de l’accueil réservé par le général Burhan à l’offre. Sept jours plus tard, la condition posée par l’état-major transforme cet accueil en fin de non-recevoir déguisée.

La logique de l’armée n’est pas absurde, elle est militaire. Depuis la reprise de Khartoum, les forces régulières ont reconstitué une légitimité territoriale autour de la vallée du Nil et de l’est du pays, tandis que les FSR tiennent l’essentiel du Darfour et poussent dans les deux Kordofan. Geler les lignes de front aujourd’hui, comme le ferait une trêve, reviendrait à sanctuariser la partition de fait du Soudan entre un est étatique et un ouest paramilitaire, avec deux administrations, deux monnaies de fait et deux réseaux d’approvisionnement. Burhan refuse d’endosser cette fracture. Hemedti, lui, n’a aucune raison de rendre gratuitement ce que ses hommes ont pris.

Pendant que les diplomates s’écrivent, la guerre se déplace. Le Kordofan est devenu l’épicentre du conflit : selon l’Organisation internationale pour les migrations, le nombre de nouveaux déplacés y est passé de 132 000 en février à plus de 219 000 fin juin, la seule ville d’El-Obeid abritant plus de 83 000 personnes déracinées. Les Nations unies ont fait état d’environ trois cents morts dans des attaques attribuées aux FSR sur la localité de Barra, au Kordofan-Nord, en juillet. Dans le même temps, des frappes aériennes de l’armée au Kordofan-Ouest auraient tué au moins vingt-trois civils. Au Darfour, Amnesty International a documenté ce qu’elle qualifie de crimes contre l’humanité et de nettoyage ethnique lors du siège et de la prise d’El-Fasher, où seize civils ont encore été tués au début du mois.

Cette comptabilité macabre est précisément l’argument de Washington : la trêve d’abord, la politique ensuite. Mais elle est aussi ce qui rend la trêve improbable. Chacun des deux camps a intégré que la violence contre les civils n’a plus de coût diplomatique décisif. L’Union européenne a bien sanctionné sept personnes, dont un frère de Hemedti, pour leur rôle dans l’escalade ; les livraisons d’armes, elles, n’ont pas cessé. Les parrains régionaux, des Émirats arabes unis à l’Égypte en passant par l’Arabie saoudite, financent, arment ou couvrent, sans jamais assumer publiquement le rôle d’arbitre que leur position leur donnerait.

C’est là que le pari américain montre sa faiblesse. Massad Boulos travaille vite, en bilatéral, avec la méthode des « deals » : réunir les belligérants autour d’un texte court, obtenir une signature, capitaliser politiquement. La méthode a produit des annonces entre Kinshasa et Kigali ; elle se heurte au Soudan à une guerre où les deux protagonistes croient encore pouvoir gagner, et où aucun n’a besoin de la reconnaissance de Washington pour survivre. Un médiateur sans levier sur les fournisseurs d’armes n’est pas un médiateur, c’est un greffier.

Un absent, enfin, plane sur ce marchandage : le civil soudanais. Le plan de Washington promet une transition démocratique et des élections, mais il se négocie entre deux états-majors, sous le regard de trois monarchies et d’une administration américaine pressée. Les comités de résistance, les syndicats, les partis qui avaient porté la révolution de 2019 ne sont ni consultés, ni même mentionnés dans les documents connus. Une paix conçue comme un partage entre vainqueurs partiels reproduirait exactement l’équation d’octobre 2021, quand les deux généraux s’étaient entendus pour évincer les civils avant de se retourner l’un contre l’autre.

Pour les Soudanais, la voie est étroite : entre une trêve qui figerait la partition de leur pays et une guerre d’usure qui le détruit méthodiquement, aucune des deux options ne ressemble à un avenir. Les organisations humanitaires, elles, se contenteraient d’un accès. Quatre-vingt-dix jours de silence des armes suffiraient à réapprovisionner les hôpitaux du Kordofan et à contenir les épidémies qui suivent les déplacements de masse. Cette modestie même est un aveu : plus personne n’attend la paix, on négocie une pause.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas soudanais, est celle de savoir ce que peut une diplomatie de l’accord rapide face à des guerres devenues rentables. Le Soudan produit de l’or, contrôle une façade sur la mer Rouge et intéresse trop de capitales pour être laissé à lui-même, mais aucune de ces capitales ne veut payer le prix d’une paix contraignante. Tant que le retrait des FSR restera une condition d’entrée et non un objectif de sortie, la médiation américaine continuera de produire des communiqués. Et le Kordofan, des déplacés.