Au petit matin du 18 juin, l’aéroport international Diori Hamani de Niamey a été la cible d’un assaut meurtrier : treize morts côté nigérien, vingt-deux assaillants abattus. Le JNIM a revendiqué l’opération ; le pouvoir militaire, lui, accuse la France. Entre menace jihadiste réelle et récit souverainiste, Niamey joue sur deux fronts.

Niamey s’est réveillée, le jeudi 18 juin 2026, au fracas des explosions. Peu après six heures, des tirs nourris ont enveloppé l’aéroport international Diori Hamani, principale porte aérienne du pays et symbole stratégique du pouvoir militaire installé depuis juillet 2023. En fin de journée, le ministère de la Défense faisait état de treize morts parmi les forces de sécurité et les civils, et de vingt-deux assaillants neutralisés. En quelques heures, l’attaque la plus spectaculaire visant la capitale depuis le coup d’État du général Abdourahamane Tiani a transformé les abords d’un terminal en champ de bataille. Baptisé du nom du premier président du pays, le terminal Diori Hamani porte une charge symbolique forte : le frapper, c’est viser l’image même de l’État. L’assaut a surtout rappelé une vérité que le discours officiel s’emploie à masquer : la guerre, longtemps cantonnée aux confins du Liptako, frappe désormais au cœur du pouvoir.

L’assaut a été rapidement revendiqué par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, le JNIM, cette coalition affiliée à Al-Qaïda qui domine l’insurrection sahélienne. Depuis le retrait des forces françaises, fin 2023, et le basculement du Niger dans l’Alliance des États du Sahel aux côtés du Mali et du Burkina Faso, la pression jihadiste n’a cessé de remonter vers le sud et l’ouest. Dans le Liptako-Gourma, cette zone des trois frontières partagée avec le Mali et le Burkina Faso, le JNIM contrôle des pans entiers de territoire, impose son ordre et asphyxie les villes par des blocus. Niamey, jusqu’ici relativement épargnée, avait déjà connu des tirs aux abords de son aéroport en début d’année. La cible n’a rien d’anodin : viser Diori Hamani, c’est viser le cordon ombilical du régime avec l’extérieur, ses rotations logistiques, ses livraisons d’armes et ses derniers partenaires.

La réaction du pouvoir a aussitôt relégué la revendication du JNIM au second plan. Dans un communiqué martial, les autorités ont accusé, sans en apporter la moindre preuve, la France d’être la commanditaire de l’opération, évoquant des « mercenaires armés à la solde de la France d’Emmanuel Macron ». Cette grammaire est devenue un réflexe de gouvernement : à chaque choc sécuritaire, l’ancienne puissance coloniale est désignée, et la menace endogène diluée dans un récit de complot extérieur. La rhétorique nourrit la légitimité d’un régime qui a fait de la rupture avec Paris son acte fondateur. Elle brouille aussi l’analyse d’une insurrection qui, elle, ne relève d’aucune main étrangère.

Pour les habitants de Niamey, l’onde de choc est d’abord intime. La ville se croyait à l’abri ; elle a découvert, le temps d’une matinée, ce bruit de guerre qui rythme depuis des années la vie des régions de Tillabéri et de Tahoua. L’aéroport, fermé puis sécurisé, a vu ses vols suspendus, isolant un instant une capitale déjà enclavée par la fermeture de plusieurs frontières et la suspension de liaisons avec une partie de la sous-région. Les familles des victimes, soldats et civils confondus, paient le prix d’une équation que nul discours souverainiste ne résout : la sécurité promise par les militaires demeure, sur le terrain, un horizon qui recule.

Entre l’État et la population, les forces de défense et de sécurité portent une charge croissante. Éprouvées par un front qui s’étire, appuyées par les supplétifs russes de l’Africa Corps et par une coordination encore balbutiante avec Bamako et Ouagadougou, elles affrontent un adversaire mobile, qui choisit le moment et le lieu de ses frappes. La mutualisation militaire promise par l’Alliance des États du Sahel, censée compenser le départ des Occidentaux, peine à produire des résultats tangibles. Le coût humain et financier de cette guerre pèse sur un budget déjà étranglé par la perte des appuis occidentaux et par les sanctions qui ont suivi le putsch. Les voisins, eux, mesurent le danger : le Bénin a fermement condamné l’attaque, conscient que l’instabilité nigérienne déborde déjà sur sa frontière septentrionale, le long de l’Alibori.

Le véritable affrontement, ce 18 juin, s’est aussi joué sur le terrain des récits. D’un côté, le JNIM revendique pour démontrer sa capacité de frappe et saper la promesse sécuritaire des juntes ; de l’autre, le pouvoir nigérien réécrit l’événement pour le plier à sa narration anti-française. Entre les deux, Paris dément, sans pouvoir dissiper un soupçon qui ne demande qu’à être cru. Cette guerre informationnelle n’a rien d’accessoire : elle détermine la mobilisation intérieure, le soutien populaire et la marge diplomatique d’un Niamey de plus en plus isolé, suspendu de la CEDEAO et adossé à des alliances comptées. Privé des financements européens et américains, le régime compte sur un cercle restreint de partenaires, au premier rang desquels Moscou, pour tenir un front qui ne cesse de s’élargir.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérien, est celle de savoir si la souveraineté sécuritaire revendiquée par l’Alliance des États du Sahel peut tenir sans les moyens qui devraient l’accompagner. Trois ans après des coups d’État qui invoquaient la protection des populations, l’insurrection gagne du terrain et atteint les capitales. En définitive, l’attaque de Diori Hamani n’est pas qu’un fait d’armes : elle met à nu la tension fondatrice d’un projet politique qui a troqué des alliances jugées humiliantes contre une autonomie dont il n’a pas encore les moyens. Pour les juntes sahéliennes, la voie est étroite : désigner l’ennemi extérieur mobilise les foules, mais ne désarme jamais celui de l’intérieur.