Le 3 juillet, la Côte d’Ivoire a inauguré à Ferké sa nouvelle centrale photovoltaïque du Nord. Derrière les panneaux alignés dans la savane, Abidjan joue la réduction de sa fracture territoriale, la sécurité de son mix électrique et une ambition régionale : devenir le carrefour énergétique de l’Afrique de l’Ouest. 

C’est dans la savane de Sokoro, à quelques kilomètres de Ferké, que la Côte d’Ivoire a posé le 3 juillet un nouveau jalon de sa transition énergétique. Le vice-Premier ministre chargé de la Défense, Téné Birahima Ouattara, a inauguré la centrale photovoltaïque de la région, deuxième du genre après celle de Boundiali. Dans un pays qui affiche une croissance attendue à près de sept pour cent en 2026 et se rêve en carrefour électrique de l’Afrique de l’Ouest, l’événement dépasse la simple mise en service d’équipements : il incarne un choix stratégique, celui d’arrimer le développement du Nord à l’essor des énergies renouvelables. Portée par des bailleurs et des partenaires privés, la centrale vient grossir un parc que le pays veut voir s’étoffer vite, année après année.

Le calcul ivoirien s’appuie sur un mix électrique jusqu’ici dominé par le gaz et l’hydroélectricité. Abidjan vise 45 pour cent d’énergies renouvelables dans sa production à l’horizon 2030, un objectif ambitieux pour un pays d’Afrique subsaharienne. Les centrales solaires de Boundiali puis de Ferké, complétées par des projets à Kong et à Laboa, dessinent un arc septentrional censé rapprocher la production des zones les moins desservies. Le photovoltaïque, dont les coûts ont chuté, offre des délais de construction courts et une complémentarité avec le barrage de Soubré et les turbines à gaz d’Azito et de Ciprel, dans un réseau national longtemps concentré sur le littoral.

Pour le gouvernement, cette montée en puissance sert plusieurs desseins à la fois. Elle conforte la position d’exportateur d’électricité de la Côte d’Ivoire, qui alimente déjà le Burkina Faso, le Mali, le Ghana, le Togo, le Bénin et le Liberia, et entend faire de l’énergie un pilier de son influence régionale. Elle répond aussi à la vulnérabilité mise en lumière par les délestages de 2021, lorsque la demande avait dépassé une offre trop rigide. En diversifiant ses sources et en installant des capacités près des consommateurs du Nord, Abidjan cherche à sécuriser un approvisionnement dont dépendent son industrialisation affichée et la crédibilité de son modèle de bon élève économique. La Compagnie ivoirienne d’électricité et l’État se partagent la gestion d’un système où chaque mégawatt compte, car la moindre défaillance se paie en délestages et en mécontentement social ; multiplier les points de production réduit d’autant la dépendance à une poignée de grandes installations vulnérables.

Sur le terrain, l’attente des populations du Nord est immense. Les régions du Tchologo, du Poro ou du Bounkani affichent des taux d’accès à l’électricité très inférieurs à ceux d’Abidjan, et l’intermittence des raccordements freine l’artisanat, la conservation des récoltes et l’essor des services. Une centrale solaire ne suffira pas, à elle seule, à combler ce retard : encore faut-il que les lignes de distribution suivent, que les branchements restent abordables et que la maintenance soit assurée dans la durée. Pour l’éleveur de Ferké comme pour la commerçante de Korhogo, la promesse ne prendra corps que si l’électron produit dans la savane parvient réellement jusqu’à leur compteur. Les autorités promettent des programmes d’électrification rurale et des raccordements subventionnés, mais le dernier kilomètre, celui qui relie la centrale au foyer, demeure le plus coûteux et le plus lent à parcourir.

Entre l’ambition nationale et l’usager final, toute une filière se met en place, avec ses fragilités. Les projets solaires ivoiriens reposent largement sur des partenariats public-privé et des financements concessionnels de bailleurs, exposant l’État à des contrats de rachat d’électricité de long terme dont l’équilibre budgétaire dépendra des tarifs. La montée du solaire pose aussi la question de l’intégration au réseau, de la gestion de l’intermittence et de la place laissée aux opérateurs locaux face aux grands ensembliers étrangers. Si la valeur ajoutée, les emplois et les compétences techniques restent captés hors du pays, la transition risque de reproduire, sous une bannière verte, la dépendance qu’elle prétend desserrer.

À l’échelle ouest-africaine, l’enjeu est aussi géopolitique. En consolidant son statut d’exportateur, la Côte d’Ivoire s’affirme face à un Nigéria à la production instable et à des voisins sahéliens en quête de souveraineté énergétique, du Mali et sa centrale solaire de Ségou au Niger appuyé par l’Algérie. L’électricité devient une monnaie d’influence dans une région où le marché commun de l’énergie de la CEDEAO peine à se concrétiser. Abidjan avance ses pions, mais la dépendance de ses voisins à son courant crée aussi des vulnérabilités croisées, comme l’ont montré les tensions autour des factures impayées et des coupures décidées en périodes de crise politique. L’intégration régionale, si elle se réalisait vraiment, pourrait transformer ces dépendances en interdépendances stabilisatrices, à condition que les règles de partage et de paiement soient enfin clarifiées.

En définitive, Ferké Solar n’est pas qu’une addition de mégawatts : la centrale cristallise la manière dont la Côte d’Ivoire entend concilier croissance, équité territoriale et transition. Le pari n’aura de sens que s’il réduit concrètement l’écart entre un Sud raccordé et un Nord longtemps relégué, faute de quoi la fracture énergétique redoublera la fracture politique héritée de la décennie de crise. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ivoirien, est celle de savoir si l’Afrique de l’Ouest saura faire du soleil un bien partagé plutôt qu’une nouvelle rente, et transformer ses gisements renouvelables en développement inclusif avant que la demande ne s’emballe. Car la démographie et l’urbanisation ivoiriennes promettent une soif d’électricité que ni le gaz seul ni le soleil seul ne suffiront à étancher.