
En sommant, début septembre 2026, les commerçants étrangers de fermer boutique avant le 7 septembre et en ordonnant le départ de Tata Chemicals du lac Magadi, le président kényan William Ruto a fait du protectionnisme des petits métiers une arme politique. Un nationalisme économique qui gagne l’Afrique de l’Est.
Par Chioma Bennett
L’ultimatum est tombé au tout début du mois de septembre 2026, et il ne souffrait guère d’ambiguïté. Le président kényan William Ruto a ordonné aux ressortissants étrangers tenant de petites boutiques ou vendant à la sauvette de cesser leur activité avant le lundi 7 septembre, estimant que le commerce de détail et le colportage devaient rester l’apanage des citoyens kényans. Dans la foulée, le chef de l’État a intimé au groupe indien Tata Chemicals l’ordre de plier ses installations d’extraction de soude du lac Magadi, exploitées depuis plus d’un siècle et reprises par le conglomérat en 2005.
Le message, martelé lors de rassemblements publics, se veut à la fois social et souverainiste. Il n’est pas admissible, a lancé le président, qu’une personne venue de Chine ou d’ailleurs soit vendeur ambulant ou tienne une petite échoppe, promettant de réserver aux Kényans les métiers à faible capital. Contre Tata Chemicals, l’argument est différent mais complémentaire : un siècle de présence à Magadi, dit-il en substance, sans industries suffisantes, sans emplois à la hauteur, sans retombées réelles pour le comté de Kajiado. Le site, exploité pour la soude naturelle depuis 1911 et repris par le conglomérat indien en 2005, est le seul producteur du pays et l’une de ses principales exportations minérales vers l’Inde et l’Asie du Sud. L’État annonce déjà la création de deux nouvelles sociétés pour reprendre l’exploitation du gisement.
Cette offensive s’inscrit dans une vague régionale. En juillet 2025, la Tanzanie voisine avait déjà interdit aux non-citoyens quinze catégories d’activités, du petit commerce aux salons de coiffure en passant par les services de mobile money. En emboîtant le pas à Dodoma, Nairobi participe d’un mouvement plus large de nationalisme économique qui traverse une Afrique de l’Est pourtant championne de la croissance continentale, où l’Éthiopie, le Rwanda et la Tanzanie affichent des taux enviables. Le paradoxe est frappant : c’est au moment où la région prospère qu’elle se referme sur ses petits métiers, au risque de heurter de plein fouet le marché commun de la Communauté d’Afrique de l’Est, censé garantir la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux entre les États membres.
Sur le terrain, la mesure vise d’abord une catégorie précise : les commerçants venus d’ailleurs sur le continent et d’Asie, souvent accusés de casser les prix grâce à des réseaux d’approvisionnement mieux organisés. Pour les vendeurs kényans des marchés de Nairobi ou de Mombasa, la promesse d’un espace protégé est populaire, dans un pays où l’écrasante majorité des actifs vivent de l’économie informelle et où le chômage des jeunes nourrit une colère récurrente, illustrée par la révolte de la génération Z de 2024. Mais les associations de consommateurs redoutent une hausse des prix et une pénurie de biens bon marché, et les diplomates s’inquiètent de représailles possibles contre les nombreux Kényans installés dans les pays voisins, qui y exercent parfois les mêmes métiers que ceux visés à Nairobi. Dans les quartiers populaires, nombre de ménages redoutent surtout de payer plus cher les produits de première nécessité que les commerçants visés vendaient jusqu’ici à des prix imbattables.
Pour les acteurs intermédiaires, l’affaire Tata Chemicals envoie un signal autrement plus lourd. Le départ forcé d’un investisseur industriel présent depuis des générations, adossé à l’un des plus grands conglomérats indiens, interroge la sécurité juridique offerte aux capitaux étrangers au moment même où Nairobi courtise les bailleurs pour financer ses infrastructures. Les milieux d’affaires, à Nairobi comme à New Delhi, y voient le risque d’un précédent : si un géant peut être sommé de partir au nom de retombées jugées insuffisantes, quel projet est à l’abri d’une révision unilatérale ? Un observateur cité par la presse résume le malaise : un pays ne peut pas courtiser les grands investisseurs et, dans le même souffle, en expulser un pour l’exemple, sans payer la facture en confiance et en emplois.
La dimension politique n’échappe à personne. Confronté à une contestation persistante depuis les manifestations de la jeunesse et à une échéance présidentielle qui se profile pour 2027, William Ruto puise dans le registre du souverainisme économique un discours mobilisateur, à moindre coût budgétaire. En désignant l’étranger, commerçant ambulant ou multinationale, comme responsable des difficultés locales, le pouvoir déplace le débat du terrain des politiques publiques, où son bilan est contesté, vers celui de l’identité productive, où il espère rassembler. La ficelle est connue sur le continent, et rarement sans effets collatéraux sur l’attractivité, sur les relations de voisinage et sur les équilibres régionaux. En attendant, la polémique occupe l’espace médiatique et détourne l’attention du coût de la vie et des promesses d’emplois encore largement non tenues, au risque de nourrir de nouvelles désillusions.
En définitive, la double offensive kényane n’est pas seulement une question de boutiques ou de soude ; elle met à l’épreuve la promesse d’intégration de l’Afrique de l’Est. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas kényan, est celle de savoir si le continent peut protéger ses petits producteurs sans renier le marché commun qu’il s’efforce de bâtir. Pour Nairobi, la voie est étroite : répondre à la détresse de sa jeunesse sans effrayer les investisseurs ni fissurer une communauté régionale qui a fait de la libre circulation son principe fondateur.















