
En recevant Xi Jinping les 1er et 2 septembre 2026, sa première visite au Caire en dix ans, Abdel Fattah al-Sissi a lancé la troisième phase de la zone industrielle du canal de Suez. Derrière les milliards chinois, l’Égypte cherche à desserrer l’étau de la dette et des recettes en berne.
Par Karim Benyahia
Le tapis rouge déroulé à l’aéroport du Caire, le 1er septembre 2026, valait déclaration. En accueillant le président chinois Xi Jinping pour sa première visite en Égypte depuis dix ans, le chef de l’État Abdel Fattah al-Sissi a offert au dossier du canal de Suez sa plus forte mise en scène de l’année. Le lendemain, les deux dirigeants scellaient le lancement de la troisième phase de la zone industrielle sino-égyptienne, un ensemble qui accueille déjà près de deux cents entreprises et concentre environ quatre milliards de dollars d’investissements. Autour de cette signature, une série d’accords portant sur l’intelligence artificielle, les transports et l’énergie promettait de prolonger l’ancrage chinois sur la rive africaine de la mer Rouge.
Le calendrier n’a rien d’anodin. Depuis près de deux ans, les recettes du canal de Suez, longtemps deuxième source de devises du pays après les transferts de la diaspora, se sont effondrées sous l’effet des attaques de la rébellion houthie en mer Rouge et du détournement du trafic maritime vers le cap de Bonne-Espérance. Le manque à gagner se chiffre en milliards de dollars, les recettes du canal ayant fondu de plus de moitié par rapport à leur pic. Au même moment, l’Égypte demeure le premier débiteur africain du Fonds monétaire international, liée par un programme élargi à quelque huit milliards de dollars dont le coût social pèse sur une population de plus de cent millions d’habitants. Étranglé entre le service d’une dette extérieure massive et la fonte de ses réserves, Le Caire cherche des capitaux qui ne s’accompagnent pas des conditions politiques de ses créanciers occidentaux.
La réponse esquissée par le pouvoir égyptien tient en un mot : diversifier. Après avoir cédé, début 2024, les droits de développement de Ras el-Hekma à Abou Dabi pour trente-cinq milliards de dollars, et multiplié les appuis auprès des monarchies du Golfe, principaux pourvoyeurs de liquidités, Sissi ajoute une corde chinoise à son arc. La zone économique du canal de Suez, pièce maîtresse de sa stratégie industrielle, doit devenir la vitrine de cette bascule : y attirer des usines chinoises, capter des transferts de technologie, transformer un corridor de transit en plateforme de production exportatrice vers l’Afrique, l’Europe et le Golfe. Pékin, de son côté, y voit un maillon de ses routes de la soie et un point d’appui commode dans une région traversée par la guerre et l’incertitude.
Sur le terrain, la promesse est celle de l’emploi et de l’industrialisation. Autour de Aïn Sokhna, la zone de coopération économique sino-égyptienne, développée de longue date par un opérateur public chinois, emploie déjà des milliers d’ouvriers égyptiens dans la fibre de verre, les matériaux de construction et l’assemblage, et la troisième phase agite l’espoir de dizaines de milliers de postes supplémentaires. Mais l’écart entre l’affichage et la réalité inquiète les économistes. La montée en gamme suppose une main-d’oeuvre qualifiée que le système éducatif peine à fournir, et le contenu local des projets reste souvent mince : beaucoup d’assemblage importé, peu de valeur ajoutée retenue sur place. Le risque, déjà observé ailleurs sur le continent, est celui d’enclaves modernes prospères mais déconnectées du tissu productif national.
Pour les acteurs intermédiaires, l’équation est plus délicate encore. Les entreprises publiques qui administrent le canal et ses zones adjacentes voient dans les capitaux chinois une bouffée d’oxygène, mais redoutent d’échanger une dépendance contre une autre. Les industriels égyptiens, eux, craignent une concurrence directe de firmes chinoises mieux dotées et souvent adossées à des financements d’État. Entre l’ambition d’intégrer les chaînes de valeur asiatiques et le danger d’une mise sous tutelle commerciale, la filière avance sur une ligne de crête. Un responsable cité par la presse résume cette crainte : le pays doit accueillir l’usine sans devenir le simple entrepôt d’autrui. À cela s’ajoute la crainte que les prêts adossés aux projets ne viennent gonfler une dette déjà lourde, transformant l’investissement d’aujourd’hui en obligation de demain.
La dimension géopolitique dépasse de loin le seul enjeu industriel. En courtisant Pékin, Le Caire adresse un message à Washington, dont l’aide militaire annuelle, de l’ordre de 1,3 milliard de dollars, reste un pilier de la relation bilatérale, et aux capitales du Golfe, jalouses de leur influence sur les rives de la mer Rouge. La visite intervient alors que la guerre à Gaza et l’insécurité maritime recomposent tous les équilibres régionaux, et que l’Égypte, entrée en 2024 dans le format élargi des BRICS, s’efforce de jouer sur plusieurs tableaux à la fois. Cette diplomatie du contrepoids offre des marges de manoeuvre réelles, mais elle expose aussi le pays au risque d’être pris en étau entre des puissances dont les intérêts, à Suez, ne convergent pas toujours.
En définitive, l’accord du canal de Suez n’est pas seulement une opération d’investissement ; il redessine les rapports de force autour de l’artère la plus stratégique du commerce mondial. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas égyptien, est celle de savoir si les États africains lourdement endettés peuvent convertir la rivalité des grandes puissances en autonomie véritable, ou s’ils se contentent d’additionner les créanciers. Pour l’Égypte, la voie est étroite : tirer de Pékin les capitaux et les usines qui lui manquent, sans céder le contrôle du corridor qui fait, depuis toujours, à la fois sa valeur et sa vulnérabilité.















