Plus de mille candidatures déposées en quarante-huit heures, vingt-sept partis en lice, 395 sièges à pourvoir : le Maroc est entré, le 31 août, dans la dernière ligne droite avant les législatives du 23 septembre. Une échéance inédite, que le chef du gouvernement sortant, Aziz Akhannouch, a choisi de ne pas disputer.

Par Karim Benyahia

Depuis le 31 août 2026, les bureaux des autorités marocaines ne désemplissent pas. En moins de deux jours, plus d’un millier de déclarations de candidature ont été déposées pour les élections législatives du 23 septembre, dont 702 listes émanant de vingt-sept partis dès la première journée, selon le ministère de l’Intérieur. Le scrutin, qui renouvellera les 395 sièges de la Chambre des représentants, se tiendra au terme d’une campagne officielle courant du 10 au 22 septembre. Derrière l’affluence bureaucratique se joue une recomposition politique dont l’enjeu dépasse la simple arithmétique parlementaire. Jamais, depuis l’adoption de la Constitution de 2011, un scrutin législatif ne s’était ouvert dans un climat aussi incertain, mêlant lassitude sociale et reconfiguration des grands appareils partisans.

L’élection s’ouvre en effet sur une singularité : l’homme qui dirige le gouvernement depuis octobre 2021, le milliardaire Aziz Akhannouch, ne se représente pas. En renonçant dès janvier à un second mandat comme à la tête du Rassemblement national des indépendants, il a pris son propre camp de court et laissé la présidence du parti à Mohamed Chaouki, désigné en février. Cette sortie volontaire, rare dans un paysage où le pouvoir s’accroche, ouvre une séquence de succession et prive la majorité de sa figure de proue au moment d’affronter le verdict des urnes. Arrivé en tête en 2021 avec une centaine de sièges, le Rassemblement national des indépendants avait alors profité de l’effondrement historique des islamistes du Parti de la justice et du développement, tombés de plus de cent vingt élus à une poignée. Reconduire pareil succès sans son artisan relève, pour la formation, du défi.

Le bilan du gouvernement Akhannouch nourrira l’essentiel des débats. Porté en 2021 par la promesse d’un État social, l’exécutif a généralisé la protection maladie et lancé des aides directes aux familles, mais il a aussi encaissé le mécontentement né de la vie chère, d’une inflation alimentaire persistante et d’un chômage des jeunes qui demeure élevé. Les mouvements de protestation sur le pouvoir d’achat et la santé publique ont rappelé, ces derniers mois, que la stabilité institutionnelle du royaume n’immunise pas contre la fracture sociale. À son actif, l’exécutif revendique la généralisation de l’assurance maladie obligatoire à des millions de Marocains et un vaste chantier de protection sociale ; à son passif, ses détracteurs pointent une inflation qui a rogné les salaires, un conflit prolongé du corps enseignant et une jeunesse diplômée qui peine à trouver sa place.

Pour les électeurs, l’offre politique reste éclatée. Le mode de scrutin proportionnel, conçu pour éviter toute hégémonie partisane, garantit des coalitions et des marchandages post-électoraux, mais dilue aussi la responsabilité. Entre le Rassemblement national des indépendants, le Parti authenticité et modernité, l’Istiqlal, le Parti de la justice et du développement en quête de revanche après sa débâcle de 2021, et une gauche fragmentée, aucune formation ne peut prétendre gouverner seule. Le citoyen marocain vote moins pour un programme que pour un rapport de force dont l’arbitrage final échappe largement aux urnes. La compétition se double d’une bataille pour le contrôle des grandes villes et des campagnes, où les logiques de notabilité et les réseaux locaux pèsent souvent davantage que les programmes nationaux.

Car la Constitution de 2011 a certes renforcé le rôle du chef du gouvernement, issu du parti arrivé en tête, mais le roi Mohammed VI demeure l’arbitre des grands équilibres, du choix des ministres de souveraineté à l’orientation diplomatique. Les partis en compétition le savent : la campagne se joue autant sur la capacité à peser dans la future coalition que sur la fidélité aux orientations du Palais, du dossier du Sahara à la coopération régionale. La reconnaissance internationale croissante de la souveraineté marocaine sur le Sahara constitue un acquis diplomatique que tous les partis se disputent, sans en revendiquer la paternité, tant il relève du domaine réservé du souverain. Cette tutelle feutrée borne le champ du possible et relativise la portée du scrutin. Reste que le prochain chef du gouvernement, quel qu’il soit, héritera d’un agenda social lourd et d’attentes que la campagne aura ravivées sans les combler.

L’enjeu de participation planera sur la légitimité du prochain Parlement. En 2021, l’abstention avait entamé la crédibilité d’une assemblée jugée éloignée des préoccupations populaires. Un nouveau désengagement, notamment de la jeunesse urbaine, offrirait un boulevard aux appareils partisans les mieux structurés et affaiblirait le mandat du futur exécutif face aux tensions sociales. Pour les formations de la majorité sortante, la voie est étroite : défendre un bilan contesté sans le père fondateur de leur coalition, tout en convainquant un électorat lassé de se déplacer. Un taux de participation faible fragiliserait d’avance l’autorité de la future majorité, quelle qu’elle soit, face à une contestation sociale qui, elle, ne faiblit pas.

En définitive, le rendez-vous du 23 septembre n’est pas seulement un renouvellement d’assemblée ; il teste la capacité d’une monarchie parlementaire à conjuguer alternance et continuité sans rupture. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas marocain, est celle de savoir si des élections encadrées peuvent encore canaliser une demande sociale que la rue exprime avec une impatience croissante. Le royaume joue, à bas bruit, une partie que bien des voisins maghrébins observent : celle d’un changement gouvernemental qui préserve l’essentiel tout en donnant le change.