Le 1er septembre à Abuja, le général sénégalais Birame Diop a pris la tête de la Commission de la CEDEAO, succédant au Gambien Omar Alieu Touray. Le Sénégal, dont le président Bassirou Diomaye Faye préside déjà la Conférence des chefs d’État, tient désormais les deux leviers d’une organisation fragilisée.

Par Aïssatou Diallo

Le 1er septembre, dans un salon officiel d’Abuja, un général sénégalais a reçu les clés d’une maison qui prend l’eau. Birame Diop, ancien chef d’état-major général des armées du Sénégal, ancien ministre des Forces armées et ancien conseiller militaire du secrétaire général des Nations unies, a officiellement pris la présidence de la Commission de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, pour un mandat courant jusqu’en 2030. Il succède au Gambien Omar Alieu Touray. Pour la première fois de son histoire, le Sénégal dirige l’exécutif de l’organisation régionale, à un moment où celle-ci cherche son second souffle. Le choix d’un militaire de carrière, rompu aux questions de défense et familier des enceintes multilatérales, n’est pas neutre pour une organisation dont les récentes crises ont d’abord été sécuritaires.

La symbolique est forte, et elle est double. Depuis juillet, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye préside la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO, sa plus haute instance politique, en remplacement du Sierra-Léonais Julius Maada Bio. En plaçant l’un des siens à la tête de la Commission, Dakar cumule désormais la présidence politique et la présidence administrative, une concentration inédite. Le geste traduit une ambition assumée : peser sur l’agenda régional au moment où la maison commune se fissure. Il illustre aussi la montée en puissance diplomatique d’un Sénégal qui, sous ses nouveaux dirigeants, revendique un rôle de premier plan sur le continent.

Car l’héritage est lourd. La CEDEAO sort d’une rupture historique : le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel, a amputé l’organisation de trois membres, d’un vaste territoire et d’une part de sa crédibilité sécuritaire. Le bloc restant doit repenser la libre circulation des personnes et des biens, préserver ce qui peut l’être des liens avec les États sahéliens et restaurer une confiance entamée par des sanctions jugées, à tort ou à raison, trop dures. À Birame Diop revient la tâche ingrate de faire tourner l’administration d’une communauté qui a perdu en superficie ce qu’elle espère regagner en cohésion.

Le contexte régional ajoute à la difficulté. Autour de la CEDEAO amputée, les trois États sahéliens ont scellé leur propre confédération, font de leur souveraineté retrouvée un étendard et courtisent de nouveaux partenaires, de Moscou à Ankara. Les régimes militaires de Bamako, de Ouagadougou et de Niamey ont fait du rejet de l’organisation ouest-africaine un argument politique intérieur, présentant l’ancienne maison commune comme un instrument aux ordres de puissances extérieures. Reconstruire des ponts sans paraître capituler, tenir la fermeté sur les principes démocratiques sans pousser davantage à la rupture : l’équation qui attend le tandem de Dakar n’a rien d’évident.

Pour les citoyens ouest-africains, ces jeux d’appareil ont des traductions très concrètes. La CEDEAO, ce sont d’abord un passeport commun, une liberté de circulation, des marchandises qui traversent les frontières sans droits de douane, des travailleurs migrants qui envoient de l’argent au pays. Le divorce avec les trois États sahéliens menace ces acquis, dresse des barrières là où il n’y en avait plus, complique la vie des commerçantes, des transporteurs, des familles séparées par des frontières redevenues étanches. La réussite du nouveau président de la Commission se mesurera moins aux communiqués qu’à la fluidité retrouvée, ou perdue, de ces échanges quotidiens.

Les chantiers institutionnels, eux, s’accumulent. L’organisation veut accélérer le commerce intracommunautaire, relancer le vieux projet de monnaie unique, l’éco, sans cesse repoussé, et consolider une coopération sécuritaire orpheline de ses membres sahéliens. Chacun de ces dossiers oppose des intérêts nationaux tenaces, des rivalités anciennes entre pôles anglophone et francophone, des méfiances entre grands et petits États. Le nouveau tandem sénégalais devra convaincre le Nigéria, poids lourd démographique et économique, le Ghana, la Côte d’Ivoire et les autres qu’une CEDEAO recentrée reste préférable à la fragmentation. La double casquette de Dakar peut être un atout d’efficacité ; elle peut aussi nourrir les soupçons d’hégémonie. L’histoire de l’organisation a montré que ses avancées les plus solides sont nées de compromis patients entre capitales, jamais de l’ascendant d’une seule.

Car là réside le risque. Concentrer entre les mains d’un même pays la direction politique et administrative d’une organisation multilatérale expose à une critique récurrente : celle d’un club au service d’une capitale. Les partenaires extérieurs, de Paris à Washington en passant par Pékin, Moscou et Ankara, observent une région devenue terrain de compétition d’influences, où le repositionnement des uns fait le jeu des autres. Le Sénégal, qui cultive une posture de non-alignement et de souveraineté, devra prouver que sa primauté sert l’intérêt collectif, et non ses seules ambitions. La légitimité de Birame Diop se jouera dans sa capacité à parler au nom de tous, y compris de ceux qui ne l’ont pas choisi. Sa feuille de route, présentée à Abuja, insiste sur le commerce, la paix et la libre circulation ; son exécution dira si les mots deviennent des actes.

En définitive, l’arrivée d’un général sénégalais à la Commission de la CEDEAO n’est pas qu’une passation protocolaire ; elle pose la question qui travaille toute l’Afrique de l’Ouest : une organisation née de l’intégration peut-elle se réinventer après avoir perdu trois de ses enfants ? Le Sénégal a hérité des deux clés au pire, ou au meilleur, des moments. Reste à savoir s’il ouvrira les portes d’une communauté rénovée, plus proche de ses peuples, ou s’il tournera à vide dans les couloirs d’une maison désertée. Les prochains sommets, plus que les discours d’installation, apporteront la réponse.