Le 24 août, le groupe Jabaroot a diffusé sur Telegram les données de près de 70 000 policiers et agents du renseignement marocains, offertes en cadeau à l’Espagne. Une attaque plus politique que technique, qui déplace sur le terrain numérique la vieille rivalité de Rabat et de Madrid autour de Ceuta.

Par Karim Benyahia

Le 24 août, un fichier a surgi sur Telegram, et avec lui le malaise. Le groupe de pirates connu sous le nom de Jabaroot y a déversé les données personnelles de près de 70 000 membres des forces de sécurité marocaines : agents de la Direction générale de la surveillance du territoire, la DGST, chargée du renseignement intérieur, et fonctionnaires de la Direction générale de la sûreté nationale, la DGSN, la police du Royaume. Noms, numéros de carte d’identité nationale, éléments de carrière : l’intimité administrative de milliers d’hommes et de femmes de l’ombre étalée en quelques clics. Une seconde liste, plus fournie, ajoutait grades et coordonnées bancaires pour quelque 1 400 d’entre eux. La méthode, elle, est désormais familière : une diffusion massive sur une messagerie chiffrée, une revendication politique en guise de mode d’emploi, et la certitude que les fichiers, une fois en ligne, ne s’effacent plus jamais tout à fait.

L’attaque frappe par sa portée symbolique autant que par son volume. Placer sur la place publique l’identité d’agents du renseignement, dont le métier repose sur la discrétion, revient à les exposer, eux et leurs familles. Pourtant, à ce stade, rien ne prouve une intrusion dans les systèmes informatiques de la DGST ou de la DGSN, dirigées l’une et l’autre par le puissant Abdellatif Hammouchi. Une partie des informations diffusées proviendrait de bases de données tierces, notamment d’un assureur privé et d’un organisme de prévoyance sociale. Autrement dit, la faille ne serait pas au cœur du dispositif sécuritaire, mais à sa périphérie, dans les fichiers civils où transitent, malgré tout, des données sensibles.

La réponse officielle a consisté à relativiser sans nier. Les services marocains ont laissé entendre que les listes mêlaient des fichiers anciens et des renseignements administratifs, sans brèche dans le sanctuaire du renseignement. La nuance est réelle, mais elle ne dissipe pas l’embarras. Car l’épisode n’est pas isolé : le même groupe s’était déjà illustré, l’an dernier, en s’attaquant à des institutions marocaines et en exfiltrant des données massives. La répétition installe une impression tenace, celle d’un pays à la sécurité physique redoutable mais à la cyberdéfense poreuse, où les fichiers civils constituent le maillon faible d’une architecture par ailleurs verrouillée.

L’affaire réveille un précédent encore dans les mémoires. L’an dernier, le même collectif avait déjà exfiltré et publié des données provenant d’organismes marocains, provoquant un vif embarras et des enquêtes restées largement sans suite visible. Cette continuité nourrit deux lectures. Pour les autorités, il s’agirait d’un acteur hostile, possiblement instrumentalisé, qui recycle de vieux fichiers pour entretenir un climat de défiance. Pour les spécialistes, la répétition trahit surtout une faiblesse structurelle dans la gouvernance des données personnelles, où la multiplication des acteurs, publics et privés, dilue la responsabilité et brouille la chaîne de sécurité.

Pour les intéressés, la menace est concrète. Un policier de terrain, un agent en mission, voient soudain leur nom, leur affiliation et parfois leurs coordonnées circuler auprès de qui veut les lire. Le risque n’est pas seulement l’usurpation d’identité ou l’escroquerie bancaire pour les 1 400 dont les comptes ont fuité ; il est aussi opérationnel, sécuritaire, presque intime. Dans un métier où l’anonymat protège, la divulgation transforme chaque agent en cible potentielle. Les proches s’inquiètent, à voix basse, d’un État qui exige le secret de ses serviteurs mais peine à garantir la confidentialité de leurs propres données.

Au-delà des individus, c’est tout un écosystème numérique qui vacille. Le Maroc, qui ambitionne de devenir un pôle technologique régional et multiplie les projets de digitalisation, découvre l’envers du décor : plus une administration se numérise, plus elle offre de surfaces d’attaque. Les assureurs, les caisses sociales, les prestataires privés qui hébergent des données publiques deviennent autant de portes dérobées. Renforcer la cyberdéfense suppose non seulement de protéger les grands services régaliens, déjà bien gardés, mais aussi de sécuriser cette galaxie de fichiers périphériques que personne ne surveille avec la même rigueur. Un chantier coûteux, discret, sans gloire, mais désormais vital. Le Royaume, qui a bâti sa réputation sur l’efficacité de ses services de sécurité, doit désormais prouver qu’il sait protéger l’information avec la même rigueur qu’il protège son territoire.

Reste le message politique, le plus explicite de tous. Jabaroot a présenté sa publication comme un cadeau à l’Espagne, sur fond de tensions récurrentes entre Rabat et Madrid autour de la question migratoire et de l’enclave de Ceuta. La cible n’est donc pas seulement le Maroc, mais la relation, sensible et surveillée, entre les deux rives de la Méditerranée occidentale. En offrant des données de sécurité marocaines à un voisin européen, les pirates cherchent à envenimer un dossier déjà chargé, où se croisent migrations, frontières et souveraineté. La cyberattaque devient arme diplomatique, brouillant la limite entre criminalité, activisme et guerre de l’information. Dans cette zone grise, l’attribution devient un enjeu politique en soi : nommer le coupable, c’est déjà prendre parti dans un contentieux qui dépasse largement la technique.

En définitive, la fuite du 24 août n’est pas qu’une affaire de fichiers dérobés ; elle pose une question qui dépasse le seul Royaume : à l’ère où la donnée est une matière première stratégique, comment un État peut-il projeter sa puissance à l’extérieur tout en protégeant, à l’intérieur, l’identité de ceux qui le servent ? Le Maroc, pilier sécuritaire du Maghreb et partenaire courtisé de l’Europe, mesure que la souveraineté ne se joue plus seulement aux frontières ni dans les casernes, mais aussi dans des serveurs. La prochaine offensive, virtuelle, dira s’il a comblé ses angles morts.