
À partir du 7 septembre, la société WAPCo interrompt pendant cinq jours le transport du gaz nigérian vers Lomé et Cotonou. Une maintenance de routine qui met à nu la fragilité électrique de deux pays trop dépendants d’un tuyau vieillissant et d’un fournisseur unique.
Par Tunde Adeyemi
Le 7 septembre au matin, les vannes du Gazoduc de l’Afrique de l’Ouest doivent se fermer. Pour le Togo et le Bénin, la nouvelle a des allures d’avertissement. La société West African Gas Pipeline Company, la WAPCo, a confirmé une suspension de cinq jours du transport de gaz nigérian vers Lomé et Cotonou, le temps d’une campagne de maintenance présentée comme technique et sans danger. Le calendrier, lui, en dit long. Initialement fixée au 28 août, l’opération a été repoussée d’une dizaine de jours, faute de moyens maritimes disponibles pour les travaux en mer. Derrière ce report logistique se cache une vérité plus rude : deux économies côtières restent suspendues au débit d’un tube sous-marin construit il y a bientôt vingt ans.
Le Gazoduc de l’Afrique de l’Ouest relie depuis 2010 les champs gaziers du delta du Niger aux centrales thermiques du Ghana, du Togo et du Bénin. Long de plusieurs centaines de kilomètres, il achemine le gaz nigérian par une conduite qui longe la côte, ponctuée de stations de comptage et de raccordements à Cotonou et à Lomé. La maintenance annoncée n’a rien d’anodin dans son contenu. Au Togo, il s’agit de remplacer la vanne sous-marine du raccordement de Lomé et d’inspecter la canalisation. Au Bénin, la WAPCo prévoit une inspection interne de l’antenne de Cotonou et l’achèvement de l’interconnexion avec le réseau local. Côté nigérian, les équipes doivent changer des vannes à Itoki et à la station de compression de Lagos Beach. Autant d’interventions qui, pour préserver l’intégrité de l’infrastructure, imposent de couper le flux. Mis en service en 2010 pour valoriser le gaz jusque-là brûlé à la torche dans le delta du Niger, l’ouvrage était censé souder les économies du golfe de Guinée autour d’une énergie propre et bon marché. Seize ans plus tard, il montre les signes de l’âge, et chaque arrêt technique rappelle que sa fiabilité conditionne la stabilité électrique de toute une façade côtière.
Pour Lomé comme pour Cotonou, la parade tient en un mot : anticiper. Une partie de la production électrique des deux pays repose sur des centrales thermiques alimentées par ce gaz. Priver ces turbines de combustible pendant cinq jours, en pleine saison de forte demande, revient à jouer avec le risque de délestages. Les gestionnaires de réseau peuvent activer des sources de substitution, recourir aux importations depuis le réseau interconnecté ouest-africain, ou solliciter des centrales de secours fonctionnant au fioul, plus coûteux. Chaque solution a un prix, budgétaire et politique. Le Togo, qui a fait de la sécurité énergétique un argument de développement, sait qu’une coupure prolongée nourrirait le mécontentement. Le Bénin, engagé dans une montée en puissance de sa production nationale, mesure lui aussi combien la dépendance au gaz importé pèse sur sa marge de manœuvre.
Sur le terrain, ce sont les usagers qui encaissent. Petits ateliers de soudure, boulangeries, cabinets médicaux, cybercafés et unités agroalimentaires vivent au rythme du courant. Une baisse de tension, un délestage annoncé ou subi, et c’est la chaîne du froid qui se rompt, la production qui s’arrête, la journée de travail qui se perd. Dans des économies où l’informel domine, l’électricité n’est pas un confort, c’est un outil de production. Les cinq jours de maintenance ne provoqueront peut-être pas de coupure généralisée, les autorités s’y emploient, mais ils rappellent une évidence : la moindre secousse sur le gazoduc se propage jusqu’au commerçant de quartier, sans amortisseur.
Le problème dépasse la seule maintenance. La WAPCo elle-même a reconnu, ces derniers mois, des quantités de gaz livrées inférieures aux besoins, faute d’approvisionnement suffisant en amont, au Nigéria. Le pays producteur, confronté à ses propres tensions de production et à une demande intérieure croissante, n’expédie pas toujours les volumes attendus. Le tube n’est donc pas seulement vieillissant, il est parfois sous-alimenté. Pour le Togo et le Bénin, la conséquence est double : un risque de rupture ponctuelle lors des arrêts techniques, et une incertitude chronique sur les volumes disponibles. Diversifier devient une nécessité, qu’il s’agisse de solaire, d’hydroélectricité régionale ou de nouvelles interconnexions, mais ces alternatives réclament du temps et des capitaux que les deux États mobilisent difficilement.
L’affaire éclaire aussi un rapport de force silencieux. En vendant son gaz à ses voisins, le Nigéria dispose d’un levier d’influence régionale considérable ; en en dépendant, le Togo et le Bénin acceptent une vulnérabilité stratégique. La récente décision d’acteurs gaziers nigérians de privilégier le marché intérieur, ou de facturer en devises fortes, a montré que la solidarité énergétique ouest-africaine cède vite devant les intérêts nationaux. Le Gazoduc de l’Afrique de l’Ouest, conçu comme un symbole d’intégration, révèle en creux les limites de cette intégration : une infrastructure partagée ne garantit pas un destin partagé lorsque le robinet se trouve d’un seul côté de la frontière. Lomé et Cotonou l’ont appris à leurs dépens lors des épisodes de pénurie précédents, quand la baisse du débit s’est traduite par des délestages bien réels et des heures de production perdues.
En définitive, l’interruption du 7 septembre n’est pas seulement un chantier de plombiers de haute mer ; elle met en scène la question qui hante l’Afrique de l’Ouest côtière : comment bâtir une souveraineté énergétique quand la lumière de deux capitales dépend d’un tuyau et d’un fournisseur uniques ? La maintenance passera, les turbines redémarreront. Mais la vulnérabilité, elle, restera entière tant que Lomé et Cotonou n’auront pas transformé cet avertissement récurrent en stratégie de diversification. La prochaine coupure, technique ou non, dira si la leçon a été entendue.















